‹ Théâtre de Pierre et de Thomas Corneille. Avec notes et commentairesChapitre 213 sur 386 · SCÈNE NI · texte numérisé non relu

SCÈNE NI

FÉLIX, SÉVÈRE, PAULINE, ALBIN, FABl.lN.

SÉVÈKE.

l'ère dénaturé , malheureux politique,

Esclave ambitieux d'une peur chimérique;

Poljeucteest donc morti et par vos cruautés

Vous pensez conserver vos tristes dignités !

La faveur que pour lui je vous avais offerte ,

Au lieu de le sauver, précipite sa perte!

J'ai prié*, menacé, mais sans vous émouvoir;

rt vous m'avez cru fourbe, ou de peu de pouvoir!

Eh bien ! à vos dépens vous verrez que Sévère

Se se vante jamais que de ce qu'il peut faire;

Et par votre ruine il vous fera juger

Que qui peut bien vous [)erdre eût pu vous protéger.

Continuez aux dieux ce service fidèle ;

Par de telles horreurs montrez-leur votre zèle.

Adieu ; mais quand l'orage éclatera sur vous.

Ne doutez point du bras dont partiront les coup*.

FÉLIX

Arrêtez-vous , seigneur , et d'une àme apaisée Souffrez que je vous livre une vengeance aisée. Ne me reprochez plus que par mes cruautés Je tâche à conserver mes tristes dignités; Je dépose à vos pieds l'éclat de leur faux lustre. Telle où j'ose asiiirer est d'un rang jtlus illustre; le m') trouve forcé par un secret appas; Je cède à des transports que je ne connais pas ^ ;

Jans l'hlstuire , il con\ lent parfaittiiu'iit au llicàlrc dans une IrayiilK chrétienne. (V.)

' Tassiireen terre n'est pas français : elle veut dire , affermit loH pouvoir sur lu terre. {V.]

' La pièce sciublc finie quand Polyeucle est mort, .\utrefois, quand les acteurs représentaient les Romains avec le chapeau et une cravate, Sévère arrivait le chapeau sur la tète, et FèUx l'écoulait chapeau bas; ce qui faisiit un effet ridicule. (V.)

' Ce nouveau uiiraclc p'e^t pas si bien reçu du parterre qm- Ic^ Jeu»

ACTL V, SCÈNE VI. il'j

E\, par un inouvenient que je ne puis cniemlrc ', Oe ma lureiir je passe au zèle de mon gendre. C'est lui, n'en doute/ point, dont le sang innocent Pour son persécuteur prie un Dieu tout-puissant; Son amour épandu sur toute la famille Tire après lui le père aussi l)ien que la (ille. J'en ai fait un martyr, sa mort me lait chrclicn : J'ai fait tout son bonheur, il veut faire le mien. C'est ainsi qu'un clirétien se venge et se courrouce : Heureuse cruauté dont la suite est si douce ! ^ Donne la main, Pauline. Apportez des liens; hnmolez à vos dieux ces deux nouveaux chrétiens. Je le suis , elle l'est; suivez votre colère.

l'AlLl.NE.

Qu'heuieusement enlin je retrouve mon père!

Cet heureux changement rend mon bonheur parrait.

KÉLIX.

Ma lille, il n'appartient qu'à la main qui le l'ait.

SÉVÈRE

Qui ne serait touché d'un si tendre spectacle!

De pareils changements ne vont point sans miracle :

Sans doute vos chrétiens (pi'on persécute en \aiii

Ont quelque chose en eux qui suriiasse l'humain ;

Ils mènent une vie avec tant d'innocence ,

Que le ciel leur en doit «pielque reconnaissance :

Se relever plus forts , plus ils sont abattus.

N'est pas aussi l'effet ties comumncs vertus '.

Je les aimai toujours, (pioi «(u'on m'en ait pu dire;

Je n'en vois point mourir (pie mon cœur n'en soup;re

Et peut-être qu'un jour je les connaîtrai mieux.

J'api)rouve ce[>endant que chacun ait ses dieux ^ ,

Qu'il les serve à sa mode ', et sans peur de la peine.

autres ; il dc faut pas surtout pro(li;;ii t coup sur coup les prudijcs de

mctuc espèce.

' Comprendre semblerait plus juste qu'entendre. (V.) ■» Se relever n'est pas ft-f/et ; cela n'est pas eiact, mais c'est un '

licence que je crois permise. {\.)

3 Ce vers est toujours très-bien reçu du parterre : c'est U Yoli «le la nature. {V.;

4 Qu'il II* strvi à jn mode, est du ■<t)lc coiiiif|ue. tV-l

370 POLYELCTE.

Si vous êles chrétien , ne craignes i>Jus mi haine-,

Je les aime, Félix , et de leur protecteur

Je n'en veux pas sur vous faire un persécuteur '.

Gardez votre pouvoir , reprenez-en la marque; Servez bien votre Dieu , servez notre monarque. Je perdrai mon crédit envers sa majesté, Ou vous verrez finir cette sévérité :

Par cette injuste haine il se fait trop d'outrage.

FÉLIX

Daigne le ciel en vous achever son ouvrage ,

Et, pour vous rendre un jour ce que vous méritez.

Vous inspirer bientôt toutes ses vérités!

Nous autres , bénissons notre heureuse aventure * : Allons à nos martyrs donner la sépulture , Baiser leurs corps sacrés , les mettre en digne lieu. Et faire retentir partout le nom de Dieu '.

■ Il y avait auparavaat en vous; cola paraissait un contrc-scn» : semblait que ce fût Félix chrétien qui pût être persécuteur. Corneille corrigea sur vous ; mais c'est une faute de langage j on persécute un homme, et iwn sur un homme. (V.)

' Notre heureuse aventure, immédiatement après avoir coupé le cou à son gendre, fait un peu rire: etnoHî autresy contribue. L'extrême beauté du rôle de Sévère, la situation piquante de Pauline, sa scène admirable avec Sévère au quatrième acte, assurent à cetts pièce un succès éternel : non-seulement elle enseigne la vertu la plus pure, mais la dévotion et la perfection du christianisme. Polyeucte et Jthalie sont la- condamnation éternelle de ceux qui , par une jalousie secrète ■. voudraient proscrire un art sublime. Dacier, dans ses remarques sur \> poétique d'.\ristote , prétend que Polyeuctc jj'est pas propre au théâtre , parce que ce personnage n'excite ni la pitié ni la crainte; U attribue tout le succès à Sévère et à Pauline. Cette opinion est assez générale; mais il faut avouer aussi qu'il y a de très-beaux traits dans le rôle de Polyeucte, et qu'il a fallu un très-grand génie pour manier un sujet »l difficile. (V.)

3 Les maximes sur la grâce divine, qui reviennent en plus d'un endroit de cette pièce, pouvaient avoir un intérêt particulier à celle épo. que, où les querelles du jansénisme commençaient à diviser la France. Personne n'ignore que le christianisme , qui fait le fond de cet ouvrage, était une des clioses qui l'avaient fait condamner par l'hôtel de Rambouillet. U est également concevable qu'on en ait regardé quelques passages comme plus faits pour la chaire que pour le théâtre, et que la multitude, qui entendait parler tous les jours de ces mêmes matières, se soit trouvée par avance familiarisée avec ces discussioni Ihéologlques . et n'ait pas été blessée de les retrouver dans une tragédie. Mais ce qui est certain, c'est que la disposition des esprits, «oit par rapport à la politique , soit par rapport à la religion , ne fit ni le •uccés fie Cinna, ni celui de Polyeucte. (La H.J

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