‹ Théâtre de Pierre et de Thomas Corneille. Avec notes et commentairesChapitre 214 sur 386 · EXAMEN DE POLYEUCTE · texte numérisé non relu

EXAMEN DE POLYEUCTE

Ce martyre est rapporté par Surius sur le neuvième de janvier. Polyeucle vivait en l'année 250 , sous l'empereur Décius. Il était Arménien, ami de Néarque, et gendre de Félix, qui avait la commission de l'empereur pour faire exécuter ses édits contre les chrétiens. Cet ami l'ayant résolu à se faire chrétien, il déchira ces édits qu'on publiait , arracha les idoles des mains de ceux qui les portaient sur les autels pour* les adorer, les brisa contre terre , résista aux larmes de sa femme Pauline , que Félix employa auprès de lui pour le ramener à leur culte; et perdit !a vie par l'ordre de son beau-père, sans autre baptême que celui de son sang. Voilà ce que m'a prêté l'histoire; le reste est de mon invention.

Pour donner plus de dignité à l'action', j'ai fait Félix gouverneur d'Arménie, et ai pratiqué un sacrilice public, afin de rendre l'occasion plus illustre, et donner un prétexte à Sévère de venir en cette province, sans faire éclater son amour avant qu'il en eût l'aveu de Pauline. Ceux qui veulent arrêter nos héros dans une médiocre bonté , où quelques interprètes d'Aristote bornent leur vertu, ne trouveront pas ici leur compte, puisque celle de Polyeucle va jusqu'à la sainteté, et n'a aucun mélange de faiblesse. J'en ai déjà parlé ailleurs; et, pour conlirmer ce que j'en ai dit par quelques autorités , j'ajouterai ici que Minturnus, dans son Traité du Poète, agite cette question, si la Passion de Jésus- Christ et les martyres des "saints doit^ent être exclus du théâtre, à cause qu'ils passent cette médiocre bonté, et résout en ma faveur. Le célèbre Heinsius, qui non-seulement a traduit la Poétique de notre philosophe, mais a fait un Traité de la Constitution de la Tragédie selon sa pensée, nous en a donné une sur le martyre des Innocents. L'illustre Grotius a mis sur la scène la Passion même de Jésus-Christ et l'histoire de Joseph ; et le savant Buchanan a fait la même chose de celle de Jephlé, et de la mort de saint Jean-Baptiste. C'est sur ces exemples que j'ai hasardé ce poème, où je me suis donné des licenc?s qu'ils n'ont pas prises , de changer l'histoire en quelque chose , et d'y mêler des épisodes d'invention : aussi m'était-il plus permis sur cette matière qu'à eux sur celle qu'ils ont choisie. Nous ne devons qu'une croyance pieuse à la vie des saints , et nous avons le même droit sur ce que nous en tirons pour le porter sur le théâtre , que sur ce que nous empruntons des autres hi>toires ; mais nous devons une

Îi2 r.XAMI.N DK POLYELTTE.

foi cltrétionne el indispons.iljle ;i loul ce t|iii csl dans la Bible, i|iii np nous laisse aucune liberté d'y rien ciianger. J'eslime touti'fois qiril ne nous est pas dcfi'ndu cl'y ajouter (iuel<iue cliosp, pour\u iju'il ne détruise rien <le c<>s vérités dictées par le Saint- E.vpril. Buchanan ni Grotius ne l'ont pas fait dans leurs poèmes, mais aussi ne les ont -ils pas rendus assez fournis pour notre théâtre, et ne s'y sont proposé pour exemple que la constitution la plus simple des anciens. Heinsius a plus osé qu'eux dans celui que j'ai nommé : les an- ;;es qui bercent l'enfant Jésus, et l'ombre de Mariamne avec les Furies qui agitent l'esprit d'Hérode, sont des agréments qu'il n"a pas trouvés dans l'Évangile. Je crois même qu'on en peut supprimer quelque chose, quand il y apparence qu'il ne plairait pas sur le théâtre, pourvu qu'on ne mette rien en la place; car alors ce serait changer l'histoire , ce que le respect que nous devons à l'Écriture ne permet point. Si j'avais à y exposer celle de David et de Belhsabée, je ne décrirais pas comme il en devint amoureux en la voyant se b.iigner dans une fontaine, de peur que l'image de cette nudité ne fit une impression trop chatouilleuse dans l'esprit de l'auditeur; mais je me contenterais de le peindre avec de l'amour pour elle, sans parler aucunement de quelle manière cet amour se serait emparé de son cœur.

Je reviens à Pohjeucte , dont le succès a été très-heureux. Le style n'en est pas si fort ni si majestueux que celui de Clnna et de Pompée; mais il a quelque chose de plus touchant, et les tendresses de l'amour humain y font un si agréable mélange avec la fermeté du divin , que sa représentation a satisfait tout ensemble les dévots et les gens du monde. A mon gré, je n'ai point fait de pièce ou l'ordre du théâtre soit plus beau et l'enchaînement des scènes mieux ménagé. L'unité d'action , et celle lie jour et de lieu, y ont leur justesse; et les scrupules qui peuvent naître touchant ces deux dernières se dissiperont aisément, pour peu qu'on me veuille prêter de cette faveur que l'auditeur nous doit toujours, quand l'occasion s'en offre, en reconnaissance de la peine que nous avons prise à le divertir.

Il est hors de doute que si nous appliquons ce poème à nos coutumes , le sacrifice se fait trop tôt après la venue de Sévère; et cette précipitation sortira du vraisemblable par la nécessité d'obéir à la règle. Quand le roi envoie ses ordres dans les villes pour y faire rendre des actions de grâces pour ses victoires, ou pour d'autres bénédictions qu'il reçoit du ciel, on ne les exécute pas dès le jour même ; mais aussi il faut du temps pour assembler le clergé , les magistrats et les corps de ville , et c'est ce qui en fait différer l'exécution. Nos acteurs n'avaient ici aucune de ces î.ssemblées .i faire.

E\A.Mt.> Ut l'OLVIXCJE. 3i3

Il suflibiiil de la présLMicc df Sù> ùrt- el de Félix , el au ministère du '^rnwl prélre; ain^i uous u'u\ons eu aucun besoin de remellie cesacrilice à un autre jour. D'ailleurs, comme Félix craignait cc favori, qu'il croyait irrité du mariage de su lille, il était bien aise de lui donner témoins d'occasion de larder qu'il lu; était possible , et de tacher, durant son peu de séjour, à gagner son esprit par une prompte complaisance, et montrer tout ensemble une impatience d'obéir aux volontés de l'empereur.

L'autre scrupule regarde luni'é dj lieu, qui est assez exacte, puisque loul s'y passe dans une salle uuauliclianib;e commune au> appartements de Félix et de sa lille. Il semble qu ■ la Ijiins • n c \ soit un peu forcée pour conser\er celte unité au second acte , er ce que Pauline vient ju que dans cette antichambre ),ojr lrou\cr Sévère, dont elle devrait attendre la visite dans Sun cabi.iet. A quoi je réponds qu'elle a eu deux raisons de venir au-devant de lui : l'une , pour faire plus d'honneur à ua homme dont sou père redoutait l'indignation , et qu'il lui avait commandé d'adoucir .^n sa faveur; l'autre, pour rompre plus aisément la conver.-^alion avec lui, en se retirant dans ce cabinet, s'il ne voulait pas la (]uit ter à sa prière, el se délivrer, par cette retraite, d'un entretien dangereux pour elle; ce qu'elle n'eut pu faire, si elle eût reçu sa visite dans son appartement.

Sa confidence avec Slratonice, louchant l'amour qu'elle avait eu pour ce cavalier, me fait faire une réflexion sur le temps qu'elle prend pour cela. II s'en fait beaucoup sur nos théâtres d'affections qui ont déjà duré deux ou trois ans , dont on attend à révéler le secret juslement au jour de l'action qui se représente, et nonseulement sans aucune raison de choisir ce jour-là plutôt qu'un autre pour le déclarer, mais lors même que vraisemblablement on s'en est du ouvrir beaucoup auparavant avec la personne à qui on en fait conlidence. Ce sont choses dont il faut instruire le spectateur, en les faisant apprendre par un des acteurs à l'autre; mais il faut prendre garde avec soin que celui à qui on les apprend ait eu lieu de les ignorer Jusque-la aussi bien que le specta leur, el que quelque occasion tirée du sujet oblige celui qui les récite à rompre enlin un silence qu'il a gardé si longtemps. L'infante, dans le Cid, avoue à Léonor l'amour secret qu'elle a pour lui , et l'aurait pu faire un an ou six mois plus tôt. Cléopàtre, dans Pompée, ne prend pas des mesures plus justes avec Charmion; elle lui conte la passion de César pour elle, el comme

r.haqiie Jour ses courriers Lui porleot en tribut ses vœux et ses lauriers.

Cependant , comme il ne parait personne avec qui elle ait plus d'ouverture de cœur qu'avec celte Charmion, il y a grande apparence que c'était elle-même dont celte reine se servait jxxir

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