‹ Théâtre de Pierre et de Thomas Corneille. Avec notes et commentairesChapitre 237 sur 386 · ACTE n, SCÈ>E II · texte numérisé non relu

ACTE n, SCÈ>E II

Ce qu'eut de beau sa vie , et ce qu'on dira d'elle;

Et lient la trahison que le roi leur prescrit

Trop au-dessons de lui i)oiir y prôter l'esprit '.

Sa vertu dans leur crime augmente ainsi son lustre ;

Et son dernier soupir est un soupir illustre - ,

Qui , de cette grande àme achevant les destins ,

Étale tout Pompée aux yeux des assassins.

Sur les bords de l'esquif sa tùte enfin penchée ,

Par le traître Septime indignement tranchée ,

Passe au bout d'une lance en la main d'Achillas,

Ainsi qu'un grand trophée après de grands combats.

On descend , et pour comble à sa noire aventure

On donne à ce héros la mer pour sépulture,

Et le tronc sous les Ilots roule dorénavant

Au gré de la fortune, et de l'onde , et du vent.

Là triste Cornélie , à cet affreux spectacle,

Par do longs cris aigus tâche d'y mettre obstacle ,

Défend ce cher époux de la voix et des yeux ,

Puis , n'espérant plus rien , lève les mains aux cieux ;

Et cédant tout à coup à la douleur plus forte,

Tombe , dans sa galère , évanouie , ou morte.

leurs coups nous paraît l'expression que le poL'te devait choisir, parce que aucune autre ne peindrait mieux la situation et le courage tranquille de Pompée. Lorsque Racine, dans un seul vers, a fait dire à Hcrmione :

Muet à mes soupirs , tranquille à mes alarmes , U ne consultait que la passion et son génie sans s'arrêter aux scrupules de la grammaire. (P.)

» Quoi! Pompée ne daigne pas songer qu'on l'assassine ! quoi , il ne daigne pas prêter l'esprit à vingt coups de poignard qu'il reçoit! U n'y 3 rien au monde de plus faux , de plus romanesque ; et cette vertu qui augmente ainsi son lustre dans leur crime! Quelles peines l'auteur se donne pour montrer de l'esprit faux , et pour s'expliquer en énigmes ; (V.) — Celte pensée nous parait en effet d'une exagération outrée. Le génie de CorLCllle, monté à l'hyperbole par celui de I.ucain , passe évidemment la mesure dans quelques parties de le beau récit : mais involontairement, et peut-être par le préjugé d'une vieille liabitude, nous avons peine à nous défendre d'un sentiment d'admiration pour cet autre vers o,uc Voltaire condamne :

Et dijaigne de voir le ciel qui le trahit. (P.)

» Ce mot illustre ne peut convenir à un soupir; et comment un soupir peuHl étaler tout Pompée? Corneiïe a voulu traduire le seque probat morlens de Lucain ; il prouve en mourant qu'il est Pomiéc. Ce peu de mots est vrai, simple et noble. (V.)

Les siens eu ce désastre , à force de ramer, L'éloignent de la rive , et regagnent la mer. Mais sa fuite est mal sûre : et l'infâme Septime, Qui se voit dérober la moitié de son crime , Afin de l'achever, prend six vaisseaux au port, Et poursuit sur les eaux Pompée après sa mort.

Cependant Achillas porte au roi sa conquête : Tout le peuple tremblant en détourne la tète ; Un effroi général offre à l'un sous ses pas Des abîmes ouverts pour venger ce trépas; L'autre entend le tonnerre; et chacun se figiiie Un désordre soudain de toute la nature ; Tant l'excès du forfait , troublant leurs jugements, . Présente à leur terreur l'excès des cliàtiments 1

Piiilippe, d'autre part , montrant sur le rivage Dans une àme servile un généreux courage, Examine dun œil et d'un soin curieux Où les vagues rendront ce dépôt précieux, Pour lui rendre , s'il peut, ce qu'aux morts on doit rendre, Dans quelque urne chétive eu ramasser la cendre ' , Et d'un peu de poussière élever un tombeau A celui qui du monde eut le sort le plus beau. Mais comme vers l'Afrique on poursuit Cornélie, On voit d'ailleurs César venir de Tliessalie : Une flotte paraît, qu'on a peine Ji compter...

CLÉOPATRE

C'est lui-même , Achorée; il n'en faut point douter. Tremblez, tremblez, méchants, voici venir la foudre; Cléopàtre a de quoi vous mettre tous en poudre ' : César vient, elle est reine , et Pompée est vengé ; La tyrannie est bas , et le sort a changé.

Admirons cependant le destin des grands hommes, Plaignons-les, et par eux jugeons ce que nous sommes.

Ce prince d'un sénat maître de l'univers,

' Le mot de chétive ne passerait pas aujourd'hui. 11 me parait qu'il fait ici un très-bel effet, par l'opposltton d'une fin si déplorable à la grandeur passée de Pompée. (V.)

' Cleopdtre a de quoi ; on évite aujourd'liui de tels hémistiches. La siluation n'en est pas moins intéressante; rien n'est plus grand que ce moment où Pompée périt, où Cornélie fuit, et où César arrive. On évite aujourd'hui ces Ueux communs, mettre en poudre, qui n'étaient eu»plojés que pour rimer à foudre. ;v.)

ACTK II, SCF.MC III. 351

Dont le boiilieur semblait aii-dcf^siis du revers, I>iii que sa Rome a vu, plus cîaint que le tonnerre. Triompher en trois fois des trois parts de la terre , Kt qui voyait encore en ces derniers hasards L'un et l'autre consul suivre ses étendards; Sitôt que d'un malheur sa fortune est suivie , Les monstres de l'Egypte ordonnent de sa vie : On voit un Achillas, un Septime , un Photin , Arbitres souverains d'un si noble destin; Un roi qui de ses mains a reçu la couronne A ces pestes de cour lâchement l'abandonne. Ainsi finit Pompée; et peut-être qu'un jour César éprouvera même sort à son tour '. Picndez l'augure faux, dieux, qui voyez mes larmes, Et secoudez partout et mes vœux et ses armes !

CHARMION

Madame, le roi vient, qui pourra vous ouïr.

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