‹ Théâtre de Pierre et de Thomas Corneille. Avec notes et commentairesChapitre 242 sur 386 · ACTE III, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE III, SCÈNE I

Cléopâlre s'enferme en son appartement ,

Et , sans s'en émouvoir , attend son compliment.

Comment nommerez- vous une humeur si hautaine z"

ACUOnÉE.

Un orgueilnoble et juste, et digne d'une reine Qui soutient avec cœur et magnanimité [i'Iionneur de sa naissance et de sa dignité. I,iii pourrai-je parler?

CIIARMION.

Non; mais elle m'envoie Savoir à cet abord ce qu'on a vu de joie ' ; Ce qu'à ce beau présent César a témoigné ; S'il a paru content , ou s'il l'a dédaigné ; S'il traite avec douceur, s'il traite avec empire ' . Ce qu'à nos assassins enfin il a su dire.

ACHORÉE

La tète de Pompée a produit des effets Dont ils n'ont pas sujet d'être fort satisfaits. Je ne sais si César prendrait plaisir à feindre ; Mais pour eux jusqu'ici je trouve lieu de craindre : S'ils aimaient Ptolomée , ils l'ont fort mal servi.

Vous l'avez vu partir , et moi je l'ai iuivi. Ses vaisseaux en bon ordre ont éloigné la ville % Et pour joindre César n'ont avancé qu'un mille : Il venait à plein voile '; et si dans les hasards 11 éprouva toujours pleine faveur de Mars, Sa Hotte, qu'à l'envi favorisait Neptune , Avait le vent en poupe ainsi que sa fortune \

qu'Achorée fasse le récit Intéressant qui suit à une simple suivante; Il donne pour réponse que cette suivante tient Ucu de la reine : mais, encore une fols, les récits Intéressants ne doivent être faits qu'aux principaux personnages. On est mécontent de voir une suivante qui dit que sa maîtresse , dam 5on appartement , de César attend le compliment tans s'en émouvoir. Ces scènes inutiles , et par conséquent froides, prouvent que presque toutes les tragédies françaises sont trop longues; on les appelle des scènes de remplissage ; ce mot est leur condalnnat'.on. (V. )

' Ce qu'on a vu de joie ne peut se dire dans le style tragique, quoique ce soit une suivante qui parle. (V.)

» Traite exige un régime. (V).

* Ont éloigné la ville est un solécisiue. Il fallait se sont éloignes de. oa plutôt une autre expression , un autre tour. (V.)

♦ foi'/e de vaisseau a toujours été féminin; roiVeqnl couvre, ma5eiiàu (V.)

- In peinture de l'Imailliation de Ptolémée est admirable, parce qu eile

338 POMPÉK.

Dès le premier abord notre prince étonné

Ne s'est plus souvenu de son front couronné;

Sa frayeur a paru sous sa fausse allégresse ;

Toutes ses actions ont senti la bassesse.

J'en ai rougi moi-même , et me suis plaijit à moi

De voir là Plolomée , et n'y voir point de roi ;

Et César, qui lisait sa peur sur son visage ,

Le flattait par pitié pour lui donner courage.

Lui , d'une voix tombante offrant ce don fatal :

« Seigneur, vous n'avez, plus, lui dit-il , de rival ;

" Ce que n'ont pu les dieux dans votre Tliessalie ,

n Je vais mettre en vos mains Pompée et Cornélie :

n En voici déjà l'un , et pour l'autre, elle fuit ,

R Mais avec six vaisseaux un des miens la poursiiil '. >»

A ces mots Achillas découvre cette tête : Il semble qu'à parler encore elle s'apprête ; Qu'à ce nouvel affront un reste de chaleur En sanglots mal formés exhale sa douleur; Sa bouche encore ouverte et sa vue égarée Rappellent sa grande âme à peine séparée; El son courroux mourant fait un dernier effort Pour reprocher aux dieux sa défaite et sa mort. César, à cet aspect , comme frappé du foudre, l'A comme ne sachant que croire ou que résoudre, Inmiobile, et les yeux sur l'objet attachés, Nous tient assez longtemps ses sentiments cachés; Et je dirai , si j'ose en faire conjecture, • Que par un mouvement commun à la nature , Quelque maligne joie en son cœur s'élevait , Dont sa gloire indignée à peine le sauvait ^. L'aise de voir la terre à son pouvoir soumise Chatouillait malgré lui son àme avec surprise ,

est vraie ; celle delà tèle de Pompée, qui semble s'apprêter à parler, n'est pas si vraie : cela sent le poCte; et dès lors on n'est plus si louché. Un mort n'a pas la vue égarée. fV,)

■ Un des miens, il semble que ce soit un de ses vaisseaux, et Ptolcniée entend un de ses officiers. Ces méprises sont assez communedans notre langue ; Il faut y prendre garde soigneusement. .V.)

' Quelle peinture, et quelle vérité ! que ces grands traits effacent de fautes ! Rien n'est plus beau que cette tirade; elle fait voir en même temps qu'il fallait mettre ce récit intéressant dans la bouclic d'un personnage plus important quAclioréc. ;V.i

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