‹ Théâtre de Pierre et de Thomas Corneille. Avec notes et commentairesChapitre 245 sur 386 · ACTE IIJ, SCÈNE · texte numérisé non relu

ACTE IIJ, SCÈNE

Vous ai-je acquis sur eux , en ce dernier ellorl,

La puissance absolue et de vie et de moit?

Moi qui n'ai jamais pu la soufl'rir à Pompée ,

La souffrirai-je en vous sur lui-même usurpée ,

El que de mon bonlieur vous ajez abuse

Jusqu'à plus attenter que je n'aurais osé?

De quel nom , après tout , pensez- vous que je nomme

Ce coup où vous tranchez du souverain de Home ,

Et qui sur un seul chef lui fait bien plus d'affront '

Que sur tant de milliers ne fit le roi de Pont?

Pensez- vous que j'ignore ou que je dissimule

Que vous n'auriez pas eu pour moi plus de scrupule,

Et que, s'il m'eût vaincu , votre esprit complaisant

Lui faisait de ma tête un semblable préseni; ^ ?

Grâces à ma victoire , on me rend des hommages

Où ma fuite eût reçu toutes sortes d'outrages;

Au vainciueur, non à moi, vous faites tout l'honneur :

Si César en jouit, ce n'est que par bonheur.

Amitié dangereuse , et redoutable zèle ,

Que règle la fortune , et qui tourne avec elle !

Mais parlez , c'est trop être interdit et confus.

PTOLOMÉE

Je le suis, il est vrai , si jamais je le fus ; Et vous-même avouerez que j'ai sujet de l'être. Étant né souverain , je vois ici mon maître : Ici , dis-je, où ma cour tremble en me regardant , Où je n'ai point encore agi qu'en commandant ' , Je vois une autre cour sous une autre puissance Et ne puis plus agir qu'avec obéissance. De votre seul aspect je me suis vu surpris : Jugez si vos discours rassurent mes esprits; Jugez prr quels moyens je puis sortir d'un trouble Que forme le respect , que la crainte redouble. Et ce que vous peut dire un prince épouvanté De voir tant de colère et tant de majesté. Dans ces étonnemenls dont mon âme est frappée De rencontrer en vous le vengeur de Pompée ,

' Cn coup qui fait a/froni sur un chef n'est pas élégant. (V.) = Cela est beau , parce que cela est vrai. Il n'y a là ni déciainatioii al enQure. (V.) ' Le point est de trop. (V.)

COKS. T. I.

30i rOMPÉE

Il mesoinieiil pourtant que s'il fut notre appui.

Nous vous flùmes dès lors autant et plus qu'à lin .

Votre faveur pour nous éclata la première,

Tout ce qu'il fit après fut à votre prière :

Il émut le sénat pour des rois outragés,

Que sans cette prière il aurait négligés;

Mais de ce grand sénat les saintes ordonnances

Eussent peu fait pour nous , seigneur, sans vos finances;

Par là de nos niutiLis le feu roi vint à bout;

Et, pour en bien parler , nous vous devons le tout ' .

Nous avons lionoré votre ami , votre gendre ,

Jusqu'à ce qu'à vous-même il ait osé se prendre ^ ;

Mais voyant son pouvoir , de vos succès jaloux ^ ,

Passer en tyrannie, et s'armer contre vous...

CÉSAR

Tout beau ! que votre haine en son sang assouvie N'aille point à sa gloire; il suffit de sa vie. N'avancez rien ici que Rome ose nier; Et justifiez- vous , sans le calomnier-

PTOLOMÉE

Je laisse donc aux dieux à juger ses pensées , Et dirai seulement qu'en vos guerres passées , Où vous fûtes forcé par tant d'indignités , Tous nos vœux ont été pour vos prospérités ; Que , comme il vous traitait en mortel adversaire , J'ai cru sa mort pour vous un malheur nécessaire; Et que sa haine injuste , augmentant fous les jours , Jusque dans les enfers cherclierait du secours;

• Expression trop faible, trop commune. Ne finissez Jamais un vers par ces mots , le tout; ils ne sont ni iiarraonieiix , ni nobles. Le tout, est (lu stvlc de bureau. (V.)

= On ne peut trop remarquer avec quel soin pénible U faut éviter ce concours de syllabes dures, dont les auteurs ne s'aperçoivent pas danj la clialcur de U composition. Jusqu'à ce qtt'd révolte l'oreille : se prendre à quelqu'un est du discours familier ; cl s'en prendre est quelquefois fort noble: Répondez du succès, ou je m'en prends à vous. De plus ttprendre ne signifie pas attaquer, comme Corneille le prétend Ici; il signifie le coniraire, chercher un appui, un secours : en tombant, il se prit à un arbre , qui le garantit ; dans le malheur, on se prend à tmit, e'esl-à-dire , on se fait une ressource de tout ce qu'on trouvedans le malheur, on s'en prend à tout, signifie , on accuse tout , on se plabit de tout. (V.)

' l"n pouvoir jaloux d'un succès ! (V.)

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