‹ Théâtre de Pierre et de Thomas Corneille. Avec notes et commentairesChapitre 255 sur 386 · ACTE IV, SCÈNE ill · texte numérisé non relu

ACTE IV, SCÈNE ill

Je sais ce que je suis , je sais ce que vous êtes. Vous daignâtes m'aimer dès mes plus jetuies ans; Le sceptre que je porte est un de vos présents ; Vous m'avez par deux fois reudu le diadème : J'avoue, après cela , seigneur, que je vous aime, Et que mon cœur n'est point à l'épreuve des traits Ni de tant de vertus , ni de tant de bienfaits. Mais , hélas ! ce haut rang , cette illustre naissance , Cet État de nouveau rangé sous ma puissance, Ce sceptre par vos mains dans les miennes remis, A mes vœux innocents sont autant d'ennemis '. Ils allument contre eux une implacable haine , Ils me font méprisable alors qu'ils me font reine ; Et si Rome est encor telle qu'auparavant , Le trône où je me sieds m'abaisse en m'élevant ; Et ces marques d'honneur , comme titres infâmes. Me rendent à jamais indigne de vos flammes.

J'ose encor toutefois , voyant votre pouvoir, Permettre à mes désirs un généreux espoir. Après tant de combats, je sais qu'un si grand homme A droit de triompher des caprices de Rome , Et que l'injuste horreur qu'elle eut toujours des rois Peut céder, par votre ordre, à de plus justes lois ; Je sais que vous pouvez forcer d'autres obstacles : Vous me l'avez promis, et j'attends ces mi:acles. Votre bras dans Pharsale a fait de plus grands coups ' , Et je ne les demande à d'autres dieux qu'à vous-

CÉSAR

Tout miracle est facile où mon amour s'applique. Je n'ai plus qu'à couru" les côtes de l'Afrique, Qu'à montrer mes drapeaux au reste épouvanté Du parti malheureux qui m'a persécuté : Rome, n'ayant plus lors d'ennemis à me faire, Par impuissance enfin prendra soin de me plaire; Et vos yeux la verront , par un superbe accueil ,

• Cela n"cst pas français ; on n'est pas ennemi à , mais ennemi de. (\.\ ^ Un bras qui /ait de grands coups! quelle eipression! elle est digne du rôle de Clcopâtre. Faut-Il tpic le très-mauvais soit à tout uionient à côté du très-bon! Mais ce très-bon n'appartenait qu'à Corneille, et le très-mauvais appartenait à tous les auteurs de son temps , jusqu'à r e que l'inimitable Racine parût. (V.)

i'S POMPÉE.

Immoler à vos pieds sa haine et son orgueil ' .

Encore une défaite , et dans Alexandrie

Je veux que cette ingrate en ma faveur vous prie ' ;

lit qu'un juste respect, conduisant ses regards ,

A votre chaste amour demande des Césars.

C'est l'unique bonheur où mes désirs prétendent ;

C'est le fruit que j'atlends des lauriers qai m'atlendeut -.

Heureux si mon destin , encore un peu plus doux ,

Me les faisait cueillir sans m'éloigner de vous !

Mais, las! contre mon feu mon feu me sollicite.

Si je veux être à vous , il faut que je vous quitte.

En quelques lieux qu'on fuie , il me faut y courir

Pour achever de vaincre et de vous conquérir.

Permettez cependant qu'à ces douces amorces

Je prenne un nouveau cœur et de nouvelles forces ^ ,

Pour faire dire encore , aux peuples pleins d'effroi ,

Que venir, voir, et vaincre, est même chose en moi '.

CLÉOPATRE

C'est trop, c'est trop , seigneur; souffrez que j'en ahuse : Votre amour fait ma faute, il fera mon excuse.

Vous me rendez le sceptre, et peut être le jour; Mais, si j'ose abuser de cet excès d'amour, Je vous conjure encor , par ses plus puissants charmes, Par ce juste bonheur qui suit toujours vos armes, Par tout ce que j'espère et que vous attendez. De n'ensanglanter pas ce (jue vous me rendez. Faites grâce, seigneur; ou souffrez que j'en fasse,

' Par un superbe accueil , veut dire ici réception favorable , mais immoler son orgueil par un superbe accueil n'est pas une expression éléganle et juste. (V.)

' Cette ingrate de Rome qui prie dans Alexandrie , et dont un juste respect conduit les regards f On voit combien ce style est forcé. (V.)

i César qui prend un nouveau cœur à ces douces amorces : quelles expressions ! (V.)

4 11 faudrait pour moi; mais, ce qui est bien plus à observer, c'est ([u'on fait dire à César avec orgueil ce qu'il dit en effet avec modestie dans la guerre contre Pliarnace. f'eni, vidi, vlci, ne signifiait que le peu de peine qu'il avait eue contre un ennemi presque sans défense. Voy. les Commentaires de César : jamais grand homme ne fut plus modeste. La grandeur romaine ne consista jamais dans de vaines paroles, dans des discours cmpliatiqucs; elle ne fut jamais boursouflée : des actions fermes, et des paroles simples, voilà le vrai caractère des anciens Romains. Nous y avons été souvent trompés ; on a pris plus d'une fois des discours de capitan pour des discours de héros. (V.)

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