‹ Théâtre de Pierre et de Thomas Corneille. Avec notes et commentairesChapitre 254 sur 386 · CÉSAR , CLÉOPATRE , ANTOINE , LÉPIDE, CHARMION, ACHORÉE, ROMAINS · texte numérisé non relu

CÉSAR , CLÉOPATRE , ANTOINE , LÉPIDE, CHARMION, ACHORÉE, ROMAINS

CÉSAR

Reiue , tout est paisible ; et la ville calmée ,

Qu'un trouble assez léger avait trop alarmée,

N'a plus à redouter le divorce intestin »

Du soldat insolent et du peuple mutin.

Mais, ô dieux 1 ce moment que je vous ai (piittée

D'un trouble bien plus grand a mon ànie agitée;

Et ces soins importuns , qui m'arracliaient de vous ,

Contre ma grandeur même allumaient mon courrou.x.

Je lui voulais du mal de métré si contraire ,

De rendre ma présence ailleurs si nécessaire ;

' L'amour régna toujours sur le théâtre de France dans les pièces qut précédèrent celles de Corneille , et dans les siennes; mais si vous en exceptez les scènes de Cbimène , Il ne fut Jamais traité comme il doit l'être : ce ne lut point une passion violente, suivie de crimes et de remords; il ne déchira point le cœur, il n'arracha point de larmes. Ce ne fut guère que dans le cinquième acte tï Andromaque , et dans le rôle de l'hèdre , que Racine apprit à l'Europe comment cette terrible passion, la plus théûtrale de toutes, doit être traitée. On ne connut longtemps que de fades conversations amoureuses, et Jamais les fureurs de l'amour. Cette scène de César et de Cléopâtre est un des plus grands exemples du riiilcule auquel les mauvais romans avalent accoutume notre nation. Il n'y a presque pas un vers dans cette scène de César qui ne fasse souhaiter au lecteur que Corneille eût en effet secoué ce joug de l'habitude qui le forçait à faire parler d'amour tous ses héros.

Ne perdons point de vue que les héros ne parlaient point autrement dans ce temps-lâ; et, même lorsque Racine donna son Alexandre, 11 lui lit tenir les mêmes discours à Clèophile : les vers étaient plus purs à la vérité, mais Alexandre n'en était pas moins avili. Pardonnons à Corneille de ne s'être pas toujours élevé au-dessus de son siècle; Imputons .'i nos romans ces défauts du théâtre, et plaignons le plus beau génie t\<\'<ia |« France d'avoir été asservi aui plus ridicules usages.

GarJn-Tou< de donner, ainsi que dansClilie,

L'air ni l'esprit français à l'antique Italie;

El , sous des noms romains rtis.int notre portrait ,

Peindre Caton calant , cl César dameret.

BuiLEAt'. Art poétique, (V.)

* OUorcc intcslin, expression impropre. (V.)

Mais je lui pardonnais , au simple souvenir Du bonheur qu'à ma flamme elle fait obtenir. C'est elle dont je tiens cette haute espérance Qui flatte mes désirs d'une illustre apparence, Et fait croire à César qu'il peut former des vmx, Qu'il n'est pas tout à fait indigne de vos feux, Et qu'il peut en prétendre une juste conquête. N'ayant plus que les dieux au dessus de sa tête. Oui , reine, si quelqu'un dans ce vaste univers Pouvait porter plus haut la gloire de vos fers; S'il était quelque trône où vous pussiez paraître Plus dignement assise en captivant son maître ; J'irais , j'irais à lui , moins pour le lui ravir , Que pour lui disputer le droit de vous servir; Et je n'aspirerais au bonheur de vous plaire Qu'après avoir mis bas un si grand adversaire. C'était pour acquérir un droit si précieux Que combattait partout mon bras ambitieux ; Et dans Pliarsale même U a tiré l'épée Plus pour le conserver que pour vaincre Pompée. Je l'ai vaincu , princesse -. et le dieu des combats M'y favorisait moins que vos divins appas ; Ils conduisaient ma main , ils enflaient mon courage ; Cette pleine victoire est leur dernier ouvrage : C'est l'effet des ardeurs qu'ils daignaient m'inspirer ; Et vos beaux yeux enfin m'ayant fait soupirer , Pour faire que votre âme avec gloire y réponde, M'ont rendu le premier et de Rome et du monde. C'est ce glorieux titre , à présent effectif , Que je viens ennoblir par celui de captif : Heureux si mon esprit gagne tant sur le vôtre. Qu'il en estime l'un et me permette l'autre .

CLÉOPATRE

Je sais ce que je dois au souverain bonheur

Dont me comble et m'accable un tel excès d'honneur '.

Je ne vous tiendrai plus mes passions secrètes ' ;

> Ce glorieux titre à présent effectif, etc. C'est un oauvais vers . i : l'esprit de Cléopàtre, que César prie d'estimer le titre de premior du monde, et de permettre celui de captif, est une chose Intolérablo. ;V.i

» Elle doit à César, et non au souverain bonheur, cet excès d'honneur qui comble et accable. (V.)

J On ne dit point pasiions au pluriel , pour signifier mon amow '*•

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