‹ Théâtre de Pierre et de Thomas Corneille. Avec notes et commentairesChapitre 259 sur 386 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

CORNEI.IE , tenant une petite urue eu sa main ; PHILIPPE. CORNÉLIE.

Mes ycu\ , puis-je vous croire, et n'est-ce point un songe Qui sur mes tristes vœux a formé ce mensonge ' ? Te revois-je , Philippe ? et cet époux si cher A-t-il reçu de toi les honneurs du bûcher.' Cette urne que je tiens contient-elle sa cendre.' 0 vous, à ma douleur objet terrible et tendre'.

I Par quel art une scène inutile est-elle si belle? Cornélie a déjà dit ~ur la mort de Pompée tout ee qu'elle devait dire. Que les cendres de l'ompée soient enfermées dans une urne ou non , c'est une cliose absolument indifférente à la construction de la pièce; cette urne ne fait ni le nœud , ni le dénoûraent : retranchez cette scène , la tragédie (si c'en est une ) marctie tout de méiuc ; mais Cornélle dit de si belles clioses, Philippe tait parler César d'une manière si noble, le nom seul dc Pompée fait une telle Impression, que celte scène même soutient le cini|uième acte , qui est assez languissant. Ce qui , dans les règles sévères delà tragédie , est un véritable défaut devient ici une beauté frappante |iar les détails, par les beau.\ vers. (V.)

' 11 est triste , dans notre poé.'ie , que songe fasse toujours attendre 'a rime de mensonge. Cn mensonge f^rmé sur des vœux n'est pas Inteli!-ible , n'est pas français. (V.)

* Tendre « ma douleur ne peut se dire ; et cependant ce vers est tieau : c'est qu'il est plein de sentiment , c'est qu'il est composé , comme 'es bons vers doivent l'être, d'un assemblage harmonieux de consonnes et de voyelles. Ce morceau , qui est un peu de détlain;itioa , ser.iit déplacé dans le premier moment où Cornélle npprend la mort de »oc époux ; mais, après les premlen transports de la douleur, on peut don- Oir plus de liberté :i ses sentiments.

i84 POMI'ÊE.

Éternel eutietien de haine et de pitié ,

Reste du grand Pompée, écoutez sa moitié.

N'attendez point de moi de regrets , ni de lai-mcs;

Un grand cœur à ses maux applique d'autres charmes.

Les faibles déplaisirs s'amusent à parler,

Et quiconque se plaint cherche à se consoler.

Moi , je jure des dieux la puissance suprême ,

Et, pour dire encor plus, je jure par vous-même;

Car vous pouvez bien plus sur ce cœur affligé

Que le respect des dieux qui l'ont mal protégé :

Je jure donc par vous, ô pitoyable reste,

Ma divinité seule après ce coup funeste ,

Par vous , qui seul ici pouvez me soulager.

De n'éteindre jamais l'ardeur de le venger.

Ptolomée à César, par un lâche artifice ,

Rome , de ton Pompée a fait un sacrifice ;

Et je n'entrerai point dans tes murs désolés ,

Que le prêtre et le dieu ne lui soient immolés.

Faites-m'en souvenu-, et soutenez ma haine,

O cendres , mon espoir aussi bien que ma peine ;

Et, pour m'aider un jour à perdre son vainqueur,

Versez dans tous les cœurs ce que ressent mon cœur.

Toi qui l'as honoré sur cette infâme rive D'une flamme pieuse autant comme chétive ' , Dis-moi , quel bon démon a mis en ton pouvoir De rendre à ce héros ce funèbre devoir.'

pmLippE.

Tout couvert de son sang , et plus mort que lui-même , Après avoir cent fois maudit le diadème , Madame , j'ai porté mes pas et mes sanglots

' Cela n'est ni français ni noble ; on ne dit point autant comme, mais autant que. Ce mot de chétive a été heureusement eœployé au second acte ; dans quelque urne chétive en ramasser la cendre. Le même terme peut faire un bon et un mauvais effet, selon la place où il est. Dne urne chétive qui contient la cendre du grand Pompée présente à l'esprit un contraste attendrissant; mais une Qamme n'est point chélive. Ces deus vers que Philippe met dans la bouche de César :

Restes d'ua demi.dieu , dont à peine je puis Egaler le grand nom , tout vainqueur que j'en suis, sont d'un sublime si touchant, qu'on dit avec raison que Corneille, d:ins SCS bonnes pièces , faisait quelqueluis pa.Icr les Romains mieux qu'ils ne pariaient eux-mêmes. (V.)

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