‹ Théâtre de Pierre et de Thomas Corneille. Avec notes et commentairesChapitre 262 sur 386 · CI.ÉOPATRE · texte numérisé non relu

CI.ÉOPATRE

HéLis! sur son visage Rien ne s'offre à mes yeux que de mauvais présage.

Ne nous déguisez rien , parle/ sans me flatler : Qu'ai-je à craindre , Achorée? ou qu'ai-je à regretter^

ACnORÉE.

Aussitôt que Cé.sar eut su la perfidie '...

CLÉOPATRE

Ce ne sont pas ses soins que je veux qu'on me die * ;

.le sais qu'il fit trancher et clore ce conduit

Par où ce grand secours devait ôtre introduit ;

Qu'il manda tous les siens pour s'assurer la place

Où Photin a reçu le prix de son audace ;

Que d'un si prompt supplice Achillas étonné

S'est aisément saisi du port abandonné;

Que le roi l'a suivi; qu'Antoine a mis à terre

Ce qui dans ses vaisseaux restait de gens de guerre;

Que César l'a rejoiut; et je ne doute pas

Qu'il n'ait su vaincre encore, et punir Acliillas.

ACHORÉE

Oui, madame, on a vu son bonheur ordinaire...

CLÉOPATRE

Dites-moi seulement s'il a sauvé mon frère, i

S'il m'a tenu promesse. ;

ACHORÉE

Oui , de tout son pouvoir.

CLÉOPATRE

C'est là l'unique point que je voulais savoir. M.ulame , vous voyez, les dieux m'ont écoulée.

COR.NÉLIK.

Ils n'ont que différé la peine méritée.

CLÉOPATRE

Vous la vouliez sur l'heure , ils l'en ont garanti.

• 11 faut , a su la perfidie. (V.)

î Die était en usage ; niais on ne dit pas des soins, cela n'est pas tr.inçais. (V.)

ACilOEÉK.

Il faudrait qu'à nos vœux il eût mieux consenti.

CLÉOPATRE

Que disiez-vous naguère? et que viens-je d'enleni1t\- .' Accordez ces discours , que j'ai peine à comprendre.

ACHORÉE

Aucuns ordres ni soins n'ont pu le secourir;

Malgré César et nous il a voulu périr :

Mais il est mort , madame , avec toutes les marques

Que puissent laisser d'eux les plus dignes monarques ;

Sa vertu rappelée a soutenu son rang ,

Et sa perte aux Romains a coûté bien du sang.

11 combattait Antoine avec tant de courage , Qu'il emportait déjà sur lui quelque avantage : Mais l'abord de César a cliangé le destin ; Aussitôt Achillas suit le sort de Pliolin : 11 meurt, mais d'une mort trop belle pour un traître, Les armes à la main , en défendant son maître. Le vainqueur crie en vain qu'on épargne le roi ; Ceê mots au lieu d'espoir lui donnent de l'effroi; Son esprit alarmé les croit un artifice Pour réserver sa léte à l'affront d'un supplice. Il pousse dans nos rangs , il les perce , et fait \ oir Ce que peut la vertu qu'arme le désespoir ; Et son cœur, emporté jvir l'erreur qui l'abuse, Cherche partout la mort , que chacun lui refuse. Enfin perdant haleine après ces grands etïorts , Près d'être environné, ses meilleurs soldats morts, Il voit quelques fuyards sauter dans une barque; Il s'y jette ; et les siens, qui suivent leur monarque. D'un si grand nombre en foule accablent ce vaisseau Que la mer l'engloutit avec tout son fardeau.

C'est ainsi que sa mort lui rend toute sa gloire, A vous toute l'Egypte , à César la victoire. Il vous proclame reine ; et , bien qu'aucun Romain Du sang que vous pleurez n'ait vu rougir sa main , Il nous fait voir à tous un déplaisir extrême, Il soupire, il gémit. Mais le voici lui-même. Qui pourra mieux qiie moi vous montrer la douleur Que lui donne du roi l'invincible malheur.

ACTt: V, scém: iv. 391

SCÈiNE IV.

CKSAR, CORNÉLIE.CLÉOPATRE, ANTOINE, LÉPIDK , ACHORÉi:, CHARMION, PHILIPPE.

COHNKI.IE.

César, tiens-moi parole , et me rends mes galères.

Achillas et Piiotin ont reçu leurs salaires:

Leur roi n'a pu jouir de ton cœur adouci ' ;

Et Pompée est vengé ce qu'il peut l'ùtre ici'.

Je n'y saurais plus voir (ju'un funeste rivage

Qui de leur attentat m'offre l'iiorrible image,

Ta nouvelle victoire , et le bruit éclatant

Qu'aux changements de roi pousse un peuple inconslaul ;

Kt , parmi ces objets , ce qui le plus m'afflige,

C'est d'y revoir toujours l'ennemi qui m'oblige.

Laisse-moi m'affrancliir de celle indignité ,

Et souffre que ma haine agisse en liberté.

A cet empressement j'ajoute une re<[uéte :

Vois l'urne de Pompée; il y manque sa tôte^ :

Ne me la leliens plus ; c'est l'unique faveur

Dont je te puis encor |)rier avec honneur.

CÉSAK.

Il est juste , et César est tout prêt de vous rendre Ce reste où vous avez tant de droit de prétendri;; Mais il est juste aussi qu'a[)rès tant de sanglots A ses mânes errants nous rendions le repos , Qu'un bûcher allumé par ma main et la vôtre Le venge pleinement de la honte de l'autre ; Que son ombre s'apaise en voyant notre ennui ; El qu'une urne plus digne et de vous et de lui , Après la flamme éteinte et les pompes finies, Renferme avec éclat ses cendres réunies.

' Il veut dire , n'a pu profiter de la clémence de César ; mais jouir du cœur de C«ar est une cipressiou iioproprc. (V.)

= N'est-ce pas dommage que cette expression ait entièrement yioltl? On dirait aujourd'hui, autant qu'il peut l'être ;ianis ce qu'il peut l'être a'est-11 pas plus (énergique? (\.)

' l.a ti-te pour rcjoindrr à l'urne est un accessoire qui, ne pouvant ttff refusé , ne mérite peut-être pas d'être demande; c'est une clrcon»- '.ince étrangère, elles coiiipliments de César pqraitsent superflus quaud 1 action e^l entiéreineat unie. (V.)

De cette même main dont il fut combattu Il verra des autels dressés à sa vertu ; 11 recevra des vœux , de l'encens , des victimes , Sans recevoir par là d'honneurs que légitimes ' : Pour ces justes devoirs je ne veux que demain ; Ne me refusez pas ce bonheur souverain. Faites un peu de force à votre impatience ; Vous êtes libre après : partez en diligence ; Portez à notre Piome un si digne trésor ; Portez...

CORNÉLIE

Non pas, César, non pas à Rome encor : 11 faut que ta défaite et que tes funérailles A cette cendre aimée en ouvrent les murailles ; Et, quoiqu'elle la tienne aussi chère que moi. Elle n'y doit rentrer qu'en triomphant de toi ^. Je la porte en Afrique ; et c'est là que j'espère Que les fils de Pompée, et Caton et mon père, Secondés par l'effort d'un roi plus généreux , Ainsi que la justice auront le sort pour eux. C'est là que tu verras sur la terre et sur l'onde Le débris de Pharsale armer un autre monde; Et c'est là que j'irai , pour hâter tes malheurs , Porter de rang en rang ces cendres et mes pleurs. Je veux que de ma haine ils reçoivent des règles , Qu'ils suivent au combat des urnes au lieu d'aigles ' ; Et que ce triste objet porte en leur souvenir Les soins de le venger, et ceux de te puuir. Tu veux à ce héros rendre un devoir suprême ;

» Vers trop dur. (V.)

» Ces vers déparent la beauté et l'harmonie des autres : c'est à quui U faut toujours prendre garde. Voyez que ces deux ellefont un mauvaii effet , parce que Tune se rapporte à Rome . et l'autre à la cendre de Pompée, sans que la construction indique ces rapports nécessaires. Voyez combien ce vers est rude ; Et, quoiqu'elle la tienne aussi chère que... Tout vers qui n'est pas aussi harmonieux qu'exact et correct doit être banni de la poésie : voilà pourquoi il est si prodigieusement difficile d'en faire de bons dans toutes les langues, et surtout dans la nôtre. IV.)

' Ce vers affaiblit le précédent, qui est admirable. De plus, faut-II <jue Cornélie parle toujours à César de sa haine pour lui? 11 serait bien plus beau, à mon gré, de lui dire qu'elle sera toujours son ennemie, sans pouvoir haïr un si grand homme. (V.>

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