‹ Théâtre de Pierre et de Thomas Corneille. Avec notes et commentairesChapitre 264 sur 386 · CÉSAR, CLÉOPATRE, ANTOINE, LÉPIDE, ACHORÉE, CHARMION · texte numérisé non relu

CÉSAR, CLÉOPATRE, ANTOINE, LÉPIDE, ACHORÉE, CHARMION

n.ÉOPATRE.

Plutôt qu'à ces périls je vous puisse exposer,

Seigneur, perdez en moi ce qui les jieut causer :

Sacrifiez ma vie au bonheur de la vôtre;

i,e mien sera trop grand , et je n'en veux point d'autre,

Indigne que je suis d'un César pour époux ,

Que de vivre en votre âme, étant morte pour vous.

CÉSAR

Reine, ce^ vains projets sont le seul avantage Qu'un grand cœur impuissant a du cel en partage : Comme il a peu de force, il a beaucoup de soins; Et, s'il pouvait plus faire, il souhaiterait moins. Les dieux empêcheront l'effet de ces augures, Et mes félicités n'en seront pas moins pures, Pourvii que votre amour gagne sur vos douleurs, Qu'en faveur de César vous tarissiez vos pleurs, Et que votre bonté , sensible à ma prière, Pour un fidèle amant oublie un mauvais frère.

On aura pu vous dire avec quel déplaisir J'ai vu le désespoir qu'il a voulu choisir; Avec combien d'efforts j'ai voulu le défendre Des paniques terreurs qui l'avaient pu surprendre. 11 s'est de mes bontés jusqu'au bout défendu , Et de peur de se perdre il s'est enfin perdu. O honte pour César, qu'avec tant de puissance, Tant de soins de vous rendre entière obéissance , Il n'ait pu toutefois, en ces événements, Obéir au premier de vos commandements I Prenez-vous-en au ciel , dont les ordres sublimes Malgré tous nos efforts savent punir ks crimes; Sa rigueur envers lui vous ouvre un sort plus doux , Puisque par celle mort l'Egypte est toute a vous.

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ACli: V, SCÈNIi V. 395

CLÉoi'ATur:.

Jo sais que j'en reçois un nouveau diadème, Qu'on n'en peut accuser que les dieu\, et lui-même; Mais comme il est, seigneur, de la fatalité Que l'aigreur soit mêlée à la félicité, Ne vous offensez pas si cet heur de vos armes, Qui me rend tant de biens , me coûte un peu de larmes, Et si , voyant sa mort due à sa trahison , Je donne à la nature ainsi qu'à la raison. Je n'ouvre point les yeu\ sur ma grandeur si proche, Qu'aussitôt à mon C(pur mon sang ne le reproche ; J'en ressens dans mou àme un murmure secret , Et ne puis remonter au trône sans regret.

ACnORKE.

Un grand peuple, seigneur, dont cette cour est pleine, Par des cris redoublés demande à voir sa reine ' , Et, tout impatient, déjà se plaint aux cicux Qu'on lui donne trop tard un bien si précieux

CÉSAR

Ne lui refusons plus le bonheur qu'il désire : Princesse, allons par là connnencer votre empire.

Fasse le juste ciel , propice à mes désirs , Que ces longs cris de joie étouffent vos soupirs. Et puissent ne laisser dedans votre pensée Que l'image des traits dont mon àme est blessée ' 1

' Il importe peu que le peuple soit ou non dans la cour pour voir Cléopàtre. La pièce s'appelle Pompée; les assassins sont punis : tous les compliments de César et de Cléopûtre sont peut-Otrc plus inutiles que le dernier discours de Cornélie, dans lequel du moins 11 y a toujours delà grandeur. Cette dernière scène est la plus froide de toutes; et, dans une tragédie, elle doit être, «'Use peut, la plus touchante. Mais Pompée n'est point une véritable tragédie; c'est une tentative que fil Corneilie pour mettre sur la scène des raorccanx excellents , qui ne faisaient point un tout; c'est un ouvrage d'un genre unique, qu'il ne faudrait pas imiter, et que son génie , animé par la grandeur romaine , pouvait seul faire réussir. Telle est la force de ce génie, que cette pière l'emporte encore sur mille pièces régulières, que leur froideur a fa^l oublier. Trente beaux vers de Cornélie valent beaucoup mieux qu'une pièce médiocre. (V.)

' Voilà de ces métaphores qui ne p.nraisscnt pas naturelles. Coinmcn', peut-on avoir dans sa pensée l'image d'un trait qui a blessé une âme? Ces figures forcées expriment toujours mal le sentiment. César veut dire : puissiez-vous ne vous occuper que de mon amour! 11 pouvait v .nloutcr encore : de sa gloire. Ces sentiments doivent être toujours exprimés noblement, mais jamais d'une manière recherchée. (V.)

O-'peiuiuiit qii'à l'eiivi ma suite et votre cour Préparent pour demain la pompe d'un beau jour, Où dans un digne eni])loi l'une et l'autre occupée Couronne Cléopàtre et m'apaise Pompée , Élève à l'une un trône, à l'autre des autels, Et jure à tous les deux des respects immortels".

' La première question qui se présente sur la tragédie qui a pour titre Pompée, c'est de savoir quel en est le sujet. Ce ne peut être la mort de Pompée, quoique depuis longtemps on se soit accoutumé à l'afflcher sous ce titre très-impropreraent; car Pompée est assassiné ;iu commencement du second acte. Ce pourrait être la vengeance de celte mort, si Ptolémée, qui périt dans un combat à la fin de la pièce , était tué en punition de son crime ; mais il ne l'est que parce que César, à qui ce prince perfide veut faire éprouver le sort de Pompée, se trouve Deurcusement le plus fort, et triomphe de l'armée égyptienne. Cette conspiration contre César, et le péril qu'il court , forment donc une seconde action, moins intéressante que la première; car on sait quels éloges unanimes les connaisseurs ont donnés à la scène d'exposition , qui montre Ptolémée délibérant avec ses ministres sur faccueil qu'il doit faire à Pompée , vaincu à Pharsale , et cherchant un asile en Égvpte. On ne peut pas conmicncer une tragédie d'une manière plus imposante à la fois et plus attachante ; et quoique l'exécution en soit souvent gâtée par l'enflure et la déclamation, cette ouverture de pièce, eu De la considérant que par son objet, passe, avec raison pour un modèle. Des scènes d'une galanterie froide, ut quelquefois Indécente, entre César et C éopàtre, ne sont qu'an remphssage vicieux qui achève de faire de cette pièce un ouvrage U6s-lrrégulier, composé de parties incohérentes. Lt-s caractères ne .sont pas moins répréhensibles. Le roi Ptolémée, qui supplie sa sœur Cléopàtre d'employer son crédit auprès de César pour en obtenir la grâce de Photin, est entièrement avili; et quand Achorée dit, en parlant de sa contenance devant Ccsar :

Toutes ses actious ont senti la bassesse :

J'en ai rougi moi-mùme , et me suis plaint à raoi

De Toir là Ptolémée , et n'y point voir de roi ;

il fait en très-beaux vers la critique de ce caractère. César, qui n'a vaincu à Pharsale que pour Cléopàtre, et qui n'est venu en Egypte que pour elle, est encore plus sensiblement dégradé, parce que c'est un des personnages dont le nom seul annonce la grandeur. Cependant la pièce est restée au thtâtre malgré tous ses défauts, et s'y soutient par une de ces ressources qui appartiennent au génie de Corneille, par le seul rôle de Cornélie. Il offre un mélange de noblesse et de douleur» de sublime et de pathétique, qui fait revivre en elle tout l'intérêt attaché à ce seul nom de Pompée. Il ne parait point dans la pièce , mais u semble que son ombre la remplisse et l'anime. L'urne qui contient ses cendres, et qu'apporte à sa veuve un Romain obscur, qui a rendu les derniers devoirs aux restes d'un héros malheureux ; l'expression touchante des regrets de Cornélie, et les serments qu'elle fait de venger son époux ; les regrets même de César, qui ne peut refuser des larmes .-la sort de son ennemi, répondent de temps en temps sur cette pièce une

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