‹ Théâtre de Pierre et de Thomas Corneille. Avec notes et commentairesChapitre 265 sur 386 · EXAMEN DE POMPÉE · texte numérisé non relu

EXAMEN DE POMPÉE

A. bien considérer cette pièce, je ne crois pas qu'il y en aye sur lethéâtre où l'histoire soit plus conservée et plus falsiliéetoul ensemble. Elle est si connue , que je n'ai osé en changer les évunements; mais il s'y en trouvera peu qui soient arrivés commeje les fais arriver. Je n'y ai ajouté que ce qui regarde Cornélie, qui semble s'y offrir d'elle-même, puisque, dans la vérité historique, elle était dans le même vaisseau que sou mari lorsqu'il aborda en Égj'pte, qu'elle levitdescendredanslabarque, ouil fut assassiné a ses yeux par Septime, et qu'elle fut poursuivie sur mer par les ordres de Ptoloraée. C'est ce qui m'a donné occasion de feindre (ju'on l'atteignit , et qu'elle fut ramenée devant César, bien que riiistoire n'en parle point. La diversité des lieux où les choses se sont passées, et la longueur du temps qu'elles ont consumé dans la vérité historique , m'ont réduit à celle falsilicalion pour les ramener dans l'unité de jour et de lieu. Pompée fut massacré devant les murs de Pelusium, qu'on appelle aujourd'hui Damiette; et César prit terre à Alexandrie. Je n'ai nommé ni l'une ni l'autre ville, de peur que le nom de l'une n'arrêtât l'imagination de l'auditeur, et ne lui fit remarquer malgré lui la fausseté de ce qui s'est passé ailleurs. Le lieu particulier est , comme dans Polyeucie, un grand vestibule commun à tous les appartements du palais royal; et cette unité n'a rien que de vraisemblable, pourvu qu'on se détache de la vérité historique. Le premier, le troisième, et le quatrième acte, y ont leur justesse manifeste; il y peut avoir quelque difliculté pour le second et le cinquième, dont Cléopàtre ouvre l'un , et Cornélie l'autre. Elles sembleraient toutes deux avoir plus de raison de parler dans leur appartement ; mais l'impatience de la curiosité féminine les en peut Jaire sortir : l'une, pour apprendre plus tôt les nouvelles de la mort de Pompée , ou par Aciiorée , qu'elle a envoyé en être témoin, ou par le premier qui entrera dans ce vestibule; et l'autre, pour en savoir du combat de César et des Romains contre Plolomèe et les Égyptiens, pour empêcher que ce héros n'en aille donner à Cléopàtre avant qu'à elle, et pour obtenir de lui d'autant plus tôt la permission de partir. En quoi on peut remarquer que, comme elle sait qu'il est amoureux de cette reine, et qu'elle

sorte de deuil majestueux qm couvieiii a la tragédie. Ui scène on Cornélie vient avertir César des complots formés contre sa vie par Ploléniée et PhoUn est encore une de ces hautes conceptions qui caractéiisent le grand Corneille , et rappeUenl l'auteur des Horaccs et de Cinna. n-v HO 23

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peut douter qu'au retour de son combat, les trouvant ensemble, il ne lui fasse le premier compliment, le soin qu'elle a de conserver la dignité romaine lui fait prendre la parole la première , et obliger par là César à lui répondre avant qu'il puisse dire rien à l'autre.

Pour le temps , il m'a fallu réduire en soulèvement tumultuaire une guerre qui n'a pu durer guère moins d'un an , puisque Plutarque rapporte qu'incontinent après que César fut parti d'Alexandrie, Cléopâtre accoucha de Césarion. Quand Pompée se présenta pour entrer en Egypte , cette princesse et le roi son frère avaient chacun leur armée prête à en venir aux mains l'une contre l'autre , et n'avaient garde ainsi de loger dans le même palais. César, dans ses Commentaires, ne parle point de ses amours avec elle, ni que la tète de Pompée lui fut présentée quand il arriva : c'est Plutarque et Lucain qui nous apprennent l'un et l'autre; mais ils ne lui font présenter cette tète que par nn des ministres du roi, nommé Théodote, et non pas par le A même , comme je l'ai fait.

Il y a quelque chose d'extraordinaire dans le titre de ce poëme, qui porte le nom d'un héros qui n'y parle point; mais il ne faisse pas d'en être, en quelque sorte, le principal acteur, puisque sa mort est la cause unique de tout ce qui s'y passe. J'ai justilié ailleurs l'unité d'action qui s'y rencontre, par cette raison que les événements y ont une telle dépendance l'un de l'autre, que la tragédie n'aurait pas été complète , si je ne l'eusse poussée jusqu'au terme où je la fais finir. C'est à ce dessein que, dès le premier acte, je fais connaître la venue de César, à qui la cour d'Egypte immole Pompée pour gagner les bonnes grâces du victorieux; et ainsi il m'a fallu nécessairement faire \oir quelle réception il ferait à leur lâche et cruelle politique. J'ai avancé l'âge de Ptolomée, afin qu'il put agir, et que, portant le titre de roi, il tachât d'en soutenir le caractère. Bien que les historiens et le poète Lucain l'appellent communément n?ar ptier, le roi enfant, il ne l'était pas à tel point qu'il ne fût en état d'épouser sa sœur Cléopâtre , comme l'avait ordonné son père. Hir- (ius dit qu'il était puer jam adulta œtate; et Lucain appelle Cléopâtre incestueuse , dans ce vers qu'il adresse à ce roi par apostrophe :

Incestœ sceptris cessure sororis ; soit qu'elle eût déjà contracté ce mariage incestueux , soit à cause qu'après la guerre d'Alexandrie et la mort de Ptolomée, César la lit épouser à son jeune frère , qu'il rétablit dans le trône : d'où l'on peut tirer une conséquence infaillible, que si le plus jeune des deux frères ét;iit en âge de se marier quand César partit d'Egypte, l'ainé en était capable quand il y arriva, puisqu'il n'y tarda pas plus d'un an.

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Le caractère de Cléopàtre garde une ressemblance ennoblie par ce qu'on y peut imaginer de plus illustre. Je ne la fais amoureuse que par ambition, et en sorte qu'elle semble n'avoir point d'amour qu'en tant qu'il peut servir à sa grandeur. Quoique la réputation qu'elle a laissée la fasse passer pour une femme lascive et abandonnée à ses plaisirs , et que Lucain , peut-être en haine de César, la nomme en quelque endroit mcn-lrix ngina, et fasse dire ailleurs à l'eunuque PLotin, qui gouvernail sous le nom de son frère Ptolomée :

(juetn non e nobis crédit Clfopatra nocentem, A quo Costa fuit?

Je trouve qu'a bien examiner l'histoire , elle n'avait que de l'ambition sans amour, et que, par politique, elle se servait des avantages de sa beauté pour affermir sa fortune. Cela parait visible, en ce que les historiens ne marquent point qu'elle se soit donnée qu'aux deux premiers hommes du monde , César et Antoine; et qu'après la déroute de ce dernier, elle n'épargna aucun artifice pour engager Auguste dans la même passion ((u'ils avaient eue pour elle , et fil voir par là qu'elle ne s'était altacliée qu'à la haute puissance d'Antoine, et non pas à sa personne.

Pour le style , il est plus élevé en ce poème qu'en aucun îles miens ' , et ce sont, sans contredit, les vers les plus pompeux

' Il est important de faire ici quelques réflexions sur le style de la tragédie. On a accuse Corneille de se luéprcndrc un peu à celte pompe des vers, et à cette prédilection qu'il témoigne pour le style ae Lucain; il faut que cette pompe n'aille Jamais Jusqu'à l'enflure et à l'eiagération : on n'estime point dans Lucaiu Bclla per Emalhios plus quam ciiilia campos; on estime JVil actum reputans, si quid superessct a'jcndum. De même , les connaisseurs ont toujours condamné dans Pompce : J^s fleuves rendus rapides par le débordement des parricides , et tout ce qui est dans ce goût , mais ils ont adiulrc ,

0 ciel \ que de vertus vous me faites bairt

Restes d'un deoii-Uicu , dont à peine Jr puis

Égaler le grand nom , tout vainqueur que J'en suis.

Voilà le véritable style de la tragédie : il doit être toujours d'une simplicité noble, qui convient aux personnes du premier rang; Jamais rien d'ampoulé ni de bas. Jamais d'affeelallon ni d'obscurité. La pureté du langage doit être rigoureusement observée; tous les vers doivent être harmonieux , sans que cette harmonie dérobe rien à la force des sentiments. Il ne faut pas que les vers marchent toujours de deux en deux, maU que tantôt une pensée soit exprimée en un vers, tantôt en deux ou trois, quelquefois dans un seul hémistiche; on peut étendre une Image dans une phrase de cinq ou six vers, ensuite en renfermer une autre dans un ou deux. Il faut souvent finir un sens par une rime. et commencer un autre sens par la rime correspondante. Ce sont ton-

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