‹ Théâtre de Pierre et de Thomas Corneille. Avec notes et commentairesChapitre 270 sur 386 · DORANTE, CLARICE, LUCRÈCE, ISABELLE · texte numérisé non relu

DORANTE, CLARICE, LUCRÈCE, ISABELLE

CLARICE, faisant un faux pas, et commose laissant cboir.

Ay!

DORAKTE, lui donnant la main.

Ce malheur me rend un favorable office ' , Puisqu'il me donne lieu de ce petit service ' ; Et c'est pour moi, madame, un bonlieur souverain Que cette occasion de vous donner la main.

CLARICE

L'occasion ici fort peu vous favorise ,

Et ce faible bonheur ne vaut pas qu'on le prise.

DORANTE

Il est vrai , je le dois tout entier au hasard ;

Mes soins ni vos désirs n'y prennent point de pari ;

Et sa douceur mêlée avec cette amertume

Ne me rend pas le sort plus doux que de coutume,

Puisque enfin ce bonheur, que j'ai si fort prisé ,

A mon peu de mérite eût été refusé.

> SI cette Clarlce n'avait pas fait un faux pas, 11 n'; aurait donc pas de plèc'i?Ce défaut est de l'auteur espagnol. L'esprit est plus content quand l'Intrigue est déjà nouée dans l'exposition ; on prend bien plus de part ù des passions déji régnantes , à des intérêts dOji établis. Un amour qui commence tout d'un coup dans la pièce , et doct l'origine est si faible, ne fait aucune Impression, parce que cet amour n'est pas assez Traiseuibbble. On tolère la naissance soudaine de cette passion dans quelque Jeune boume ardent et impétueux qui s'enflamme au premier objet; encore y faut-Il beaucoup de nuances. On croirait presque que ce Dorant'', qui aime tant à mentir, exerce ce talent dans sa déclaraUon d'amour, et que cet amour est un de ses mensonges, copindant il est de bonne fol. (V.)

» Lieu d'un tervict n'est pas franfals : on donne lieu de rendre service. (V.)

408 LE MEMEUR.

CLARICE

S'il a perdu sitôt ce qui pouvait vous plaire , Je veux être à mon tour d'un sentiment contraire. Et crois qu'on doit trouver plus de félicité A posséder un bien sans l'avoir mérité.

J'estime plus un don qu'une reconnaissance : Qui nous donne f^it plus que qui nous récompense; Et le plus grand bonheur au mérite rendu ' Ne fait que nous payer de ce qui nous est dû. La faveur qu'on mérite est toujours achetée; L'heur eu croit d'autant plus , moiiîs elle e^t méritée; Et le bien où sans peine elle fait parvenir Par le mérite à peine aurait pu s'obtenir.

DORAME.

Aussi ne croyez pas que jamais je prétende

Obtenir par mérite une faveur si grande :

J'en sais mieux le haut prix ; et mon cœur amoureux ,

Moins il s'en connaît digne, et plus s'en tient heureux.

On me l'a pu toujours dénier sans injure;

Et si la recevant ce coeur même en murmure,

Il se plaint du malheur de ses félicités,

Que le hasard lui donne, et non vos volontés.

Un amant a fort peu de quoi se satisfaire

Des faveurs qu'on lui fait sans dessein de les faire :

Comme l'intention seule en forme le prix ,

Assez souvent sans elle on les joint au mépris.

Jugez par là quel bien peut recevoir ma flamme

D'une main qu'on me donne en me refusant l'âme.

Je la tiens , je la touche, et je la touche en vain ,

Si je ne puis toucher le cœur avec la main.

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