ACTE II, SCKINE I
Tciit est charmant en lui , sa grice , son maintien...
MÉLlSSK.
Il semble que déjà tu lui veuilles du bien.
LYSK.
J'en trouve, à dire vrai, la rencontre si belle , Que je voudrais l'aimer, si j'étais demoiselle '. Il est riche, et de plus il demeure à l'aris. On des dames, dit-on , est le vrai paradis ; Et , ce qui vaut liien mieux que toutes ces richesses , Les maris y sont bons, et les femmes maîtresses. Je vous le dis encor, je m'y passerais bien ; Et si j'étais son fait , il serait fort le mien.
MÉLISSE
Tu n'es pas dégoûtée. Enfin , Lyse , sans rire , C'est un homme bien fait ?
LYSE
Plus que je ne puis dire.
Mi:i.ISSE.
A sa lettre il parait ([u'il a beaucoup d'esprit ; Mais, dis-moi , j)arle-t-il aussi bien qu'il écrit?
LYSE
Pour lui faire en discours montrer son éloquence, Il lui faudrait des gens de plus de conséquence ; C'est à vous d'éprouver ce que vous demandez.
Et que croit-il de moi.'
LYSE
Ce que vous lui mandez:
' C'est précisément ce que dit .Antoine à César, dans la tragédie de Pompée ! Ettij'itais Ccsar je la voudrais aimer. Cette Idée, ridicule dans le tragique , est Ici à sa place ; on peut remarquer d'ailleurs que, quand 11 s'agit d'amour, il y a une infinité de vers qui conviennent également au condque et au tragique : tout ce qui est naturel et Icnvlrc peut également s'employer dans les deux genres; mais ce qui n'est que lamllicr ne doit Jamais appartenir qu'au genre comique. Le grand défaut de ce temps-là était de ne pas distinguer ces nuances : on n'y parvint que fort tard, quand le goût épuré de la cour de Louis XIV, l'esprit de Racine , et la critique de Boileau , eurent enfin posé ces bornes , qu'il étall si difficile de connaître , et qu'il est si aisé de passer. On doit avomr que c'est un mérite qui ne fut guère connu qu'en France : l'aroour n'a été traité sur aucun autre tln'ati e connue II doit l'être ; les auteurs tragiques de toutes les autres natii ni ont toujours fait parler leiir-i amants en pointe». (V.)
Que vous l'avez tautôt vu par votre fenêtre ; Que vous l'aimez déjà.
MÉLISSE
Cela pourrait bien être.
LYSE
Sans ''avoir jamais vu.'
MÉLISSE
J'écris bien sans le voir.
LÏSE.
Mais vous suivez d'un frère un absolu {wuvoir' , Qui , vous ayant conté par quel bonheur étrange Il s'est mis à couvert de la mort de Florange , Se sert de cette feinte , e n cachant votre nom , Pour lui donner secours dedans cette prison. L'y voyant en sa place , il fait ce qu'il doit faire.
MLLISSE.
Je n'écrivais tantôt qu'à dessein de lui plaire. Mais, Lyse, maintenant j'ai pitié de l'ennui D'un homme si bien fait q'.ii souffre pour autrui ; Et par quelques motifs que je vienne d'écrire , 11 est de mon honneur de ne m'en pas dédire. La lettre est de ma main , elle parle d'amour ; S'il ne sait qui je suis , il peut l'apprendre un jour. Un tel gage m'oblige à lui tenir parole : Ce qu'on met par écrit passe une amour frivole. Puisqu'il a du mérite on ne m'en peut blâmer; Et je lui dois mon cœur , s'il daigne l'estimer. Je m'en forme en idée une image si rare , Qu'elle pourrait gagner l'âme la plus barbare ; L'amour en est le peintre, et ton rapport flatteur En fournit les couleurs à ce doux enchanteur.
LYSE
Tout comme vous l'aimez vous verrez qu'il vous aime
Si vous vous engagez , il s'engage de même,
Et se forme de vous un tableau si parfait ,
Que c'est lettre pour lettre , et portrait pour portrait.
Il faut que votre amour plaisamment s'entretienne ;
11 sera votre idée, et vous serez la sienne.
' Cela justifie entièrement le procédé de Mclis^e; cela nnû son rôle Intéressant : tout annonce jusqu'ici une pièce parfaite pour la coaJoile. nous ne parlons point des fautes de stjle. (V.)
Acrt: Il , scf.Nt; i. . 501
L'alliance est mîgnarde ; et ( etlc iioiivcaut<? , Surtout .;ans une lettre , aura grande beauté , Quand vous y souscrirez, pour Dorante ou Mélisse: " \'otre très-liumlile idée à vous rcmlre service. »
Vous vous moquez , madame ; et loin d'y consentir , Vous n'en parlez ainsi que pour vous divertir.
MÉLISSE
•le ne me moque point.
LYSE
Et que fera , madame , Cet antre cavalierdont vous possédez l'àme, Votre amant.'
MÉLISSE
Qui?
LYSE
Philiste.
MÉLISSE
Ah ! ne présume pas Que son cœur soit sensible au peu que j'ai d'uppas; Il fait mine d'aimer, mais sa galanterie "N'est ([u'un amusement et (}u'une raillerie.
LYSE
1] est riche , et parent des premiers de Lyon.
MÉLISSE
Et c'est ce qui le porte à plus d'ambition.
S'il me voit quelquefois , c'est comme par surprise;
Dans ses civilités on dirait cpi'il méprise ,
Qu'un seul mot de sa bouche est un rare bonheur , '
Et qu'un de ses regards est un excès d'honneur.
L'amour même d'un roi me serait importune,
S'il fallait la tenir à si haute fortune.
La sienne est un trésor ([u'il fait bien d'é[)argner;
L'avantage est trop grand , j'y pourrais troj) gagner.
U n'entre point chez nous; et, (juand il me rencontre,
II semble qu'avec peine à mes yeux il se montre ,
Et prend l'occasion avec une froideur
Qui craint en me parlant d'abaisser sa grandeur.
LYSE
Peut-être il est timide , et n'ose davantage.
HÉLlSôE.
S'il craint, c'est que l'amour trop avant ne l'engage.
Il voit souvent mon frère, et ne parle de rien.
LVSE.
Mais vous le recevez, ce me semble, assez bien.
MÉLISSE
Comme je ne suis pas en amour des plus fines , Faute d'autre j'en souffre , et je lui rends ses mines . Mais je commence à voir que de tels cajoleurs Ne font qu'effarouclier les partis les meilleurs, Et ne dois plus souffrir qu'avec cette grimace D'un véritable amant il occupe la place.
LïSE.
Je l'ai vu pour vous voir faire beaucoup de tours.
MÉLISSE
Qui l'empêche d'entrer , et me voir tous les jours ? Celle façon d'agir est-elle plus polie?
Croit -il...
LYSE
Les amoureux ont chacun leur folie :
La sienne est de vous voir avec tant de respect , Qu'il passe pour superbe , et vous devient suspect ; Et la vôtre , un dégoût de cette retenue , Qui vous fait mépriser la personne connue , Pour donner votre estime, et chercher avec soin L'amour d'un inconnu , parce qu'il est de loin.