‹ Théâtre de Pierre et de Thomas Corneille. Avec notes et commentairesChapitre 366 sur 386 · M EUSSE · texte numérisé non relu

M EUSSE

Souvent tout cet effort à ravoir un portrait

N'est que pour voir l'amour par l'état qu'on en fait.

C'est peut-être après tout le dessein de madame.

Ma sœur, non plus que moi , ne lit pas dans son âme;

En ces occasions il fait bon hasarder,

Et de force ou de gré je saurais le garder.

Si vous l'aimez , monsieur, croyez qu'en son courage

Elle vous aime assez pour vous laisser ce gage :

Ce serait vous traiter avec trop de rigueur,

Puisque avant ce portrait on aura votre cœur;

Et je la trouverais d'une humeur bien étrange

Si je ne lui faisais accepter cet échange.

Je l'entreprends pour vous , et vous répondrai bien

Qu'elle aimera ce gage autant comme le sien.

DORANTE

0 ciel ! et de quel nom faut-il que je te nomme .'

CLITOX.

Aiiisi font deux soldats logés chez le bonliomme ;

ACTi: m. s( i.NK m. ^m

Quand l'un vent tout tuer, l'autre rabat les coups : L'un jure comme un diable, et l'autre file doux. Les belles , n'en déplaise à tout votre grimoire , Vous vousentr'eiilendez comme larrons en foire.

MÉLISSE

Que dit cet insolent?

DORANTE

C'est un fou qui me sert.

CLITON

Vous dites que...

DORANTE, à Cliton.

Tais toi , ta sottise me perd.

(à Mélisse).

Je suivrai ton conseil , il m'a rendu la vie.

LYSE

Avec sa complaisance à flatter votre envie, Dans le cœur de madame elle croit pénétrer; Mais son front en rougit , et n'ose se montrer.

MÉLISSE, se (JccouvraDt.

Mon front n'en rougit point ; et je veux bien qu'il voie D'où lui vient ce conseil qui lui rend tant de joie.

DORANTE

Mes yeux , que vois-je.' où suis-je? ôlcs-vous des (lalteurs Si le jwrtrait dit vrai , les habits sont menteurs. Madame , c'est ainsi que vous savez surprendre ?

MÉI.ISSE.

C'est ainsi que je tAclie à ne me point méprendre, A voir si vous m'aimez , et savez mériter Cette parfaite amour que je vous veux porter.'

Ce portrait &st à vous, vous l'avez su défendre, Et de plus sur mon cœur vous pouvez tout [)rélendre; Mais, pa.' quelque motif que vous l'eussiez rendu , L'un et l'autre à jamais était pour vous perdu : Je retirais le aeur en retirant ce gage, Et vous n'eussiez de moi jamais vu que l'image'. Voilà le vrai sujet de mon déguisement. Pour ne rien hasarder j'ai pris ce vêtement , Pour entrer sans soupç-ons, pour en sortir de même, Et ne me point montrer qu'ayant vu si l'on m'aime.

DORANTE

Je demeure immobile; et, pour vous répli<iuer.

Je perds la liberté même de in'expliqiier. Surpris , charmé, confus d'une telle merveille, Je ne sais si je dors , je ne sais si je veille, Je ne sais si je ris ; et je sais toutefois Que ma vie est trop peu pour ce que je vous dois; Que tous mes jours usés à vous reudre service. Que tout mon sang pour vous offert en sacrifice. Que tout mon cœur brûlé d'amour pour vos appas. Envers votre beauté ne m'acquitteraient pas.

MÉUSSE.

Sacliez, pour arrêter ce discours qui me flatte, Que je n'ai pu moins faire , à moins que d'être ingrate. Vous avez fait pour moi plus que vous ne savez ; Et je vous dois bien plus que vous ne me devez. Vous m'entendrez un jour ; à présent je vous quitte : Et , malgré mon amour, je romps cette visite : Le soin de mon honneur veut que j'en use ainsi ; Je crains à tous moments qu'on me suriirenne ici ; Encor que déguisée, on pourrait me connaître. Je vous puis cette nuit parler par ma fenêtre , Du moins si le concierge est homme à consentir, A force de présents , que vous puissiez sortir : Un peu d'argent fait tout chez les gens de sa sorte.

Mais, après que ies dons m'auront ouvert la porte j Où dois je vous chercher?

MÉLISSE

Ayant su la maison , Vous pourriez aisément vous informer du nom ; Encore un jour ou deux il me faut vous le taire : Mais vous n'êtes pas homme à me vouloir déplaire. Je loge en Bellecour, environ au milieu , Dans un grand pavillon. N'y manquez pas. Adieu.

DORANTE

Donnez quelque signal pour plus certaine adresse.

LYSE

Un linge ser\irade marque plus expresse; J'en prendrai soin.

MÉLISSE

On ouvre, et quelqu'un vous vient voir. Si vous m'aimez , monsieur...

(Elles baissent toutes deux leurs coiffes.)

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