‹ Théâtre de Pierre et de Thomas Corneille. Avec notes et commentairesChapitre 371 sur 386 · CI.ÉA.NDRE · texte numérisé non relu

CI.ÉA.NDRE

C'est fort bien expliquer le sens de mes prières. jMais , ma sœur , ces faveurs sont un peu singulières : Qui donne le portrait promet l'original.

MÉLISSE

C'est encore votre ordre , ou je m'y connais mal.

Ne m'avez-vous pas dit : « Prends souci de me plaire, Et vois ce que lu dois à qui te sauve un frère ' » Puisque vous lui devez et la vie et l'honneur, Pour vous en revuncher dois-je moins que mon cn-ur? Et doutez-vous encore à quel point je vous aime, Quand pour vous acquitter je me donne moi-même?

CLÉJlSDRE-

Certes , pour m'obéir avec plus de chaleur, Vous donnez à mon ordre une étrange couleur, Et prenez un grand soin de bien jjayer mes dettes : >'on que mes volontés en soient ma! satisfaites; Loin d'éteindre ce feu, je voudrais l'allumer, Qu'il eût de quoi vous plaire, et voulût vous aimer. Je tiendrais à bonheur de l'avoir pour beau-frère; J'en cherche les moyens, j'y fais ce qu'on peut faire , Et c'est à ce dessein qu'au sortir de prison Je viens de l'obliger à prendre la maison , Afin que l'entretien produise quelques flammes Qui forment doucement l'union de vos âmes. Mais vous savez trouver des chemins plus aisés ; Sans savoir s'il vous plaît , m si vous lui plaisez , Vous pensez l'engager en lui donnant ces gages , Et lui donnez sur vous de trop grands avantages.

Que sera-ce, ma sœur, si, quand vous le verrez. Vous n'y rencontrez pas ce que vous espérez , Si quelque aversion vous prend pour son visage, Si le vôtre le choque, ou qu'un autre l'engage. Et que de ce portrait , donné légèrement , Il érige un trophée à quelque objet charmant ?

MÉLISSE

Sans l'avoir Jamais vu je connais son courage : Qu'importe après cela quel ea soit le visage? Tout le reste m'en plaît; si le cœur en est haut. Et- si l'àme est parfaite , il n'a point de défaut. Ajoutez que vous-même, après votre aventure , >'e m'en avez pas fait une laide peinture; Et , comme vous devez vous y comiaîlre mieux , Je m'en rapporte à vous, et choisis par vos yeux. N'en doutez nullement , je l'aimerai , mon frère ; Et si ces faibles traits n'ont point de quoi lui plaire, S'il aime en autre lieu , n'en appréhendez rien :

Acri: IV, scLne m. 535

Piii.s(iii'il est généreux, il eu usera bien.

CLÉVNDKli.

Quoi (lu'il on soit, ma sœur, soyez plus retenue Alors qu'à tous moments vous serez à sa vue. Votre amour me ravil , je veux le couronner; , Mais souffrez qu'il se donne avant que vous donner. Il sortira demain, n'en soyez point en peine. Adieu : je vais une heure entretenir Climène ' .

SCÈ.NE III.

'.'.■' •: ■ MÉLISSE, LYSE

Vous en voilà défaite et ([uille â bon maiclié.

Encore est-il traitable alors ([u'il est facile. ,..,, ' >.

Sa colère a pour vous une douce mélliodc ,

Et sur la remontrance il n'est pas incommode.

MÉLISSE

Aussi (ju'ai-je commis pour en donner sujet ? Me ranger à son choix sans savoir son projet , Deviner sa pensée , obéir (lar avance, Sont-ce, Lyse, envers lui des crimes d'importance?

LYSt.

Obéir par avance est un jeu délicat

Dont tout autre que lui ferait un mauvais plat. , , .

Mais ce nouvel amant dont vous faites votre àme

Avec un grand secret ménage votre flamme :

Devait-il exposer ce portrait à ses yeux.'

Je le tiens indiscret.

MÉLISSE. '>J-

11 n'est que curieux .

Et ne montrerait pas si grande impatience S'il me considérait avec indifférence; Outre (pi'uii tel secret i)eut souffrir un ami.

' Pour n'avoir pas su mettre en œuvre l'amour de Mélisse et le doc le son portrait, la pièce languit. Celte scùne de Cléandre et de .Mélisse n'est qu'ingénieuse ; toutes ces petites ûnesscs refroidissent l''s spectateurs : Il faut attacher dans la comédie comme dans la tragédie , quoique par des moyens absolument différents ; il faut que le cœur soit occupé ; il faut qu on désire et qu'on craigne ; les situations doivent iHre vives : c'est ici tout le contraire. . V.)

LÏSE.

Mais un homme qu'à peiue il connaît à demi ?

MÉLISSE

Mon frère lui doit tant, qu'il a lieu d'en attendre Tout ce que d'un ami tout autre peut prétendre.

LYSE

L'amour excuse tout dans un cœur enflammé , Et tout crime est léger dont l'auteur est auiié Je serais plus sévère , et tiens qu'a juste titre Vous lui pouvez tantôt eu faire un bon chapitre.

MÉLISSE

Ke querellons personne; et, puisque tout va bien De crainte d'avoir pis , ne nous plaignons de rien.

LYSE

Que vous avez de peur que le marché n'échappe!

MÉLISSE

Avec tant de façons que veux-tu que j'attrape? Je possède son cœur, je ne veux rien de plus , Et je perdrais le temps en débats superflus. Quelquefois en amour trop de ûncsse abuse. S'excusera-til mieux que mon feu ne l'excuse? Allons, allons l'attendre; et, sans en murmurer, Ne pensons qu'aux moyens de nous en assurer.

LYSE

Vous ferez- vous connaître ?

MÉLISSE

Oui , s'il sait de mon frèr ' Ce que jusqu'à présent j'avais voulu lui taire; Sinon , quand il viendra prendre son logement , Il se verra surpris plus agréablement ' .

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