‹ Théâtre de Pierre et de Thomas Corneille. Avec notes et commentairesChapitre 385 sur 386 · DORANTE, PIIILISTE, CLÉANDRE, MÉLISSE, LYSE, CLITON · texte numérisé non relu

DORANTE, PIIILISTE, CLÉANDRE, MÉLISSE, LYSE, CLITON

CLÉANDRE

Ma sœur, auriez-vous cru... ? Vous montrez peu de joie ! En si bon entretien qui vous peut attrister? MÉLrsSE, à Cléandre.

J'en contais le sujet, vous pouvez l'écouter.

( à Philisle. )

Vous m'aimez : je l'ai su de votre propre bouche ,

Je l'ai su de Dorante , et votre amour me touche ,

Si trop peu pour vous rendre un amour tout pareil ,

Assez pour vous donner un fidèle conseil.

Ne vous obstinez plus à chérir une ingrate ;

J'aime ailleurs, c'est en vain qu'un faux espoir vous flatte-

J'aime , et je suis aimée , et mon frère y consent ;

Mon choix est aussi beau que mon amour puissant.

Vous l'auriez fait pour moi , si vous étiez mon frère.

C'est Dorante , en un mot , qui seul a pu me plaire.

Ne me demandez point ni quelle occasion ,

Ni quel temps entre nous a fait cette union ;

S'il h faut appeler ou surprise , ou constance ;

Je ne vous en puis dire aucune circonstance :

Contentez-vous de voir que mon frère aujourd'liui

L'estime et l'aime assez pour le loger chez lui ,

Et d'apprendre de moi que mon cœur se propose

Le change et le tombeau pour une même chose.

Lorsque notre destin nous semblait le plus doux ,

Vous l'avez obligé de me parler pour vous;

Il l'a fait, et s'en va pour vous quitter la place :

Jugez par ce discours quel malheur nous menace.

Voilà cet accident qui le fait retirer;

Voilà ce qui le trouble , et qui me fait pleurer ;

Voilà ce que je crains ; et voilà les alarmes

D'où viennent ses soupirs, et d'où naissent mes larnaes.

PniI-ISTE.

Ce n'est pas là, Dorante , agir en cavalier. Sur ma parole encor vous êtes prisonnier; Votre liljerté n'est qu'une prison plus large; Et je réponds de vous s'il survient quelque charge. Vous partez cependant, et sans m'en avertir! Hentrez dans la ppson dont vous vouliez sortir

DORANTE

Allons , je suis tout prêt d'y laisser une vie Plus digne de pitié qu'elle n'était d'envie ; Mais, après le bonheur que je vous ai cédé , Je méritais peut-être ^un plus doux procédé.

PIIILISTE.

Un ami tel que vous n'en mérite point d'autre.

ACTK V , SCf;.NE V. 545

Je voiH dis mon secret , vous me cachez le vôtre, lit vous ne craignez point d'irriter mou courroux , Lorsque vous me jugez moins généreux que vous I Vous pouvez me céder un objet qui vous aime; Kt j'ai le cœur trop bas pour vous traiter de mùme , Pour vous en céder un à qui l'amour me rend Sinon trop malvouiu , du moins indifférent. Si vous avez pu naître et noble et magnanime, Vous ne me deviez pas tenir en moindre estime : Malgré notre amitié , je m'en dois ressentir. Rentrez dans la prison dont vous vouliez sortir.

Vous prenez pour mépris son trop de déférence, Dont il ne faut tirer qu'une pleine assurance Qu'un ami si parfait , que vous osez blâmer, Vous aime plus que lui , sans vous moins estimer. Si pour lui votre foi sert aux juges d'otage , Permettez qu'auprès d'eux la mienne la dégage, Et , sortant du péri! d'en être inquiété, Remettez-lui , monsieur, toute sa liberté ; Ou, si mon mauvais sort vous rend inexorable, Au lieu de l'innocent arrêtez le coupable : C'est moi qui me sus hier sauver sur son cheval, Après avoir donné la mort à mon rival ; Ce duel fut l'effet de l'amour de Climène , Et Dorante sans vous se fût tiré de peine, Si devant le prévôt son cœur trop généreux N'eût voulu méconnaître un homme malheureux.

PIIILISTE.

Je ne demande plus quel secret a pu faire Et l'amour de la sœur, et l'amitié du frère; Ce qu'il a fait pour vous est digne de vos soins. Vous lui devez beaucoup , vous ne rendez pas moins : D'un plus haut sentiment la vertu n'est capable; Et puisque ce duel vous avait fait coupable, Vous ne jiouviez jamais envers un innocent Etre plus obligé ni plus reconnaissant.

Je ue m'oppose point à votre gratitude; Et si je vous ai mis en quelque impiiétude, Si d'un si prompt départ j'ai paru me piquer, Vous ne m'entendiez pas, et je vais m'expliquei .

On noniiiie une prison le nœud de riiyméuce; L'amour même a des fers dont l'âme est encliamet ; Vous les rompiez pour moi, je n'y puis consentir. Rentrez dans la prison dont vous vouliez sortir.

DORANTE

Ami , c'est là le but qu'avait votre colère ?

PHILISTE

Ami , je fais bien moins que vous ne vouliez faire.

CLÉANDRE

Comme à lui je vous dois et la vie et l'honneur.

MÉLISSE

Vous m'avez fait trembler pour croître mon lionheur.

PHILISTE, à Mélisse.

J'ai voulu voir vos pleurs pour mieux voir votre flamme , Et la crainte a trahi les secrets de votre âme. Mais quittons désormais des compliments si vains.

(à Cléacdrc.)

Votre secret , monsieur, est sûr entre mes mains ; Recevez-moi pour tiers d'une amitié si belle, Et croyez qu'à l'envi je vous serai fidèle.

CLITOX, seul.

Ceux qui sont las debout se peuvent aller seoir ; Je vous donne en passant cet avis , et bonsoir '.

' Celte scène est encore manquée : l'auteur n'a point fait de P^lisle l'usage qu'il en pouvait faire. Dn rival ne doit jamais être un personnage épisodique et inutile. Philiste est froid; et c'est, comme on l'a dit si sou\ ent , le plus grand des défauts. Ce refrain , Rentrez dans la prison dont vous vouliez sortir, est encore plus froid que le caractère de Philiste; et cette petite finesse anéantit tout le mérite que pouvait avoir Philiste en se sacrifiant pour son ami. Je ne sais si Je me trompe ; mais, en donnant de l'âme à ce caraclére , eu mettant en œuvre la jalousie , in retranchant quelques mauvaises pl;iisanteries de Clitou, on ferait de cette pièce an chef-d'œuvre. (Vj

Page 1