AVERTISSEMENT
«lui qui a composé rhisloire d'Espagne en français l'a noiée, dans son livre , de s'être tôt et aisément consolée de la mort de son père , et a voulu taxer de légèreté une action qui fut imputée à grandeur de courage par ceux qui en furent les témoins. Deux romances espagnoles que je vous donnerai en suite de cet avertissement, parlent encore plus en sa fa\eur. Ces sortes de petits poèmes sont comme des originaux décousus de leurs anciennes histoires; et je serais ingrat envers la mémoire de cette héroïne, si, après l'avoir fait connaître en France, et m'y être fait connaître par elle, je ne tâchais de la tirer de la honte qu'on lui a voulu faire , parce qu'elle a passé par mes mains. Je vous donne doneces pièces justilicatives de la réputation où elle a vécu, sans dessein de justilier la façon dont je l'ai fait parler français. Le temps l'a fait pour moi , et les traductions qu'on en a faites en toutes les langues qui servent aujourd'hui à la scène , et chez tous les peuples où Ion voit des théâtres, je veux dire en italien, flamand et anglais, sont d'assez glorieuses apologies contre tout ce qu'on en a dit. Je n'j ajouterai pour toute chose qu'environ une douzaine de vers espagnols qui semblent faits exprès pour la défendre. Ils sont du même auteur qui l'a traitée avant moi, D. Guillem de Castro, qui, dans une autre comédie qu'il intitule Enganarse enganaudo, fait dire à une princesse de Béarn :
A mirar Pero malicias fumladas
Bien el raondo , que el tener En liouras mal entendidas
Apetitos que vencer, De tcntaciones vcncidas
Y ocasiones que dexar, Haztn culpas dcclaradas :
Examinai! el valor Y assi , la que el dessear
En la rauger, yo dixera Con el resistir apunta,
Lo que slento , porque fuera Vcnce dos vezes, si junla
Luziiniento de ml honor. Con el resistir el callar.
C'est, si je ne me trompe, comme agit Chimène dans mon ouvrage, en présence du roi et de l'infante. Je dis en présence du roi et de l'infante , parce que quand elle est seule , ou avec sa confidente, ou avec son amant, c'est une autre chose. Ses mœurs sont inégalement égales , pour parler en termes de notre Aristole, et changent suivant les circonstances des lieux, des personnes , des temps et des occasions , en conservant toujours le même principe.
Au reste , je me sens obligé de désabuser le pcblic de deux erreurs qui s'y sont glissées touchant celte tragédie, et qui seml)lenl avoir été autorisées par mon silence. La première est que j'aie convenu de juges touchant son mérite , et m'en sois rapporté au sentiment de ceux qu'on a priés d'en juger. Je m'en tairais encore, si ce faux bruit n'avait été jusque chez M. de Balzac dans sa province , ou , pour me servir de ses paroles mêmes , dans
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son désert, et si je n'en avais vu depuis peu les marqiii's dans cette admirable lettre qu'il a écrite sur ce sujet, ctijui ne fait pas la moindre richesse des deux derniers trésors qu'il nous a donnés. Or, comme tout ce qui part de sa plume regarde toute la postérité, maintenant que mon nom est assuré de passer jusqu'à elle dans cette lettre incomparable, il me serait honteux qu'il y passât avec cette tache , et qu'on put à jamais me reproclier d'avoir compromis de ma réputation. C'est une chose qui jusqu'à présent est sans exemple; et de tous ceux qui ont été attaqués comme moi , aucun que je sache n'a eu assez de faiblesse pour convenir d'arbitres avec ses censeurs; et s'ils ont laissé tout le monde dans la liberté publique d'en juger, ainsi que j'ai fait , c'a été sans s'obliger, non plus que moi, à en croire personne. Outre que , dans la conjoncture où étaient lors les affaires du Gid, il ne fallait pas être grand devin pour prévoir ce que nous en avons vu arriver. A moins que d'être tout à fait stupide , on ne pouvait pas ignorer que , comme les questions de cette nature ne concernent ni la religion ni l'Etat , on en peut décider par les règles de la prudence humaine , aussi bien que par celles du théâtre , et tourner sans scrupule le sens du bon Aristote du côté de la politique. Ce n'est pas que je sache si ceux qui ont jugé du Cid en ont jugé suivant leur sentiment ou non , ni même que je veuille dire qu'ils en aient bien ou mal jugé , mais seulement que ce n'a jamais été de mon consentement qu'ils en ont jugé , et que peut-être je l'aurais justifié sans beaucoup de peine , si la même raison qui les a fait parler ne m'avait obligé à me taire. Aristote ne s'est pas expliqué si clairement dans sa Poétique , que nous n'en puissions faire ainsi que les philusophes , qui le tirent chacun à leur parti dans leurs opinions contraires , et comme c'est un pays inc-onnu pour beaucoup de monde , les pluf zélés partisans du Cid en ont cru ses censeurs sur leur parole, et se sont imaginé avoir pleinement satisfait à tout<'s leurs objections, quand ils ont soutenu qu'il importait peu qu'il fû; selon les règles d' Aristote , et qu'Aristote en avait fait pour son siècle et pour des Grecs , et non pas pour le nôtre et pour des Français.
Cette seconde erreur, que mon silence a affermie, n'est pas moins injurieuse à Aristote qu'a moi. Ce grand homme a traité la poétique avec tant d'adresse et de jugement, que les précepte» qu'il nous en a laissés sont de tous les temps et de tous les peuples; et, bien loin de s'amuser au détail des bienséances et des agréments, qui peuvent être divers, selon que ces deux circonstances sont diverses, il a été droit aux mouvements de l'àme, dont la nature ne change point. Il a montré quelles passions la tragédie* doit exciter dans celle de ses auditeurs ; il a cherché quelles conditions sont nécessaires, et aux personnes qu'on introduit, et aux événements qu'on représente, pour les y faire naître; il en