‹ Théâtre de Pierre et de Thomas Corneille. Avec notes et commentairesChapitre 42 sur 386 · KI.VIRE · texte numérisé non relu

KI.VIRE

De ses nobles efforts ces deux rois sont le prix ; Sa main lésa vaincus, et sa main les a pris.

CUniÈNK.

De qui peux-tu savoir ces nouvelles étranges?

F.l.VIRE.

Du |>eu|ile, (pii partout fait sonner ses louanges, Le nomme de sa joie et l'objet et l'auteur, Son ange tutélaire, et son libérateur.

CUIMÈXE.

Et le roi , de <picl leil voit-il tant de vaillance?

r.LVMiK.

Hodrigue n'ose encor paraître eu sa présence ;

Mais don Diegue ravi lui [irésente encbainés,

Au nom de ce vainiiueur, ces captifs couronnés,

Et dt'mande pour grâce à ce géiicreux prince ^

(jii'il di.igne voir la main qui sauve la province.

• (:iii.Mi;.\F..

!VI.Û> n'e>t-il point blessé?

ELVIRE

Je n'en ai rien appi is.

Vous cliangez de couleur ! reprenez vos espnls.

OIIIMÈ-NE.

Reprenons donc aussi ma colère affaiblie : Pour avoir soin de lui, faut-il que je m'oublie? On le vante , on le loue, et mon cœur y cousent! Mon honneur est muet, mon devoir impuissant! Silence , mon amour, laisse agir ma colère ; S'il a vaincu deux rois, il a tué mon père; Ces tristes vêtements, où je lis mon malheur, Sont les premiers effets qu'ait produits sa valeur; Et, quoi qu'on die ailleurs d'un cour si magnanime, Ici tous 1( s objets me parlent de son crime. Vous qui rendez la force à mes ressentiments. Voile , crêpes , habits , lugubres ornements , Pompe où m'ensevelit sa première victoire, Contre ma passion soutenez bien ma gloire ; Et , lorsque mon amour prendra trop de pouvoir. Parlez à mon esprit de mon triste devoir, Attaquez sans rien craindre une main triomphante.

ELVlRE.

Modérez ces transports , voici venir l'infante. SCÈNE II.

L'INFAiNTE, CHIMÈNE, LÉONOR, ELVIRE.

l'infante'.

Je ne viens pas ici consoler tes douleurs ; Je viens plutôt mêler mes soupirs à tes pleurs.

CHIMÈ.NE.

Prenez bien plutôt part à la commune joie , i:t goûtez le bonheur que le ciel vous envoie , Madame -. autre que moi n'a droit de soupirer. Le péril dont Rodrigue a su nous retirer. Et le salut public que vous rendent ses armes ,

' Pour toutes CCS scènes de Tinfante, on convient tinaniiucmcnt de leur inutilité insipide . cl celle-ci est d'autant plus supcrHue que Cliimène y répète avec [aibl';sse oc nu cUc vient de dirj avec force à sa couâ dente. 'V.)

ACTF. IV, SCf-.NI. 11. 69

A moi spiil»> .Tijoiinl'lmi sonflnMiteiiror los larmes .

Il a sauve !a ville , il a servi son roi ;

Et son bras valeureux u'esl funeste iju'à moi.

l'infantf..

Ma Chimène, il est vrai qu'il a fait des merveilles.

CmVK.NK.

Déjà ce bruit fàeheux a frappé mes oreilles;

Et je l'entends partout publier lianlemeiit

Aussi brjive guerrier que malheureux amant. ,

l'inf\>tf..

Qu'a de fAeheux pour toi cediseours populaire? Ce jeune Mars qu'il loue a su jadis te plaire ; ",

Il possédait ton àme, il vivait sous tes lois ; Et vanter sa valeur, c'est honorer ton c'.ioix. ^

CHIMKNF,.

Chacun peut la vanter avec quelque justice,

Mais pour moi sa louange est un nouveau supplice.

On aigrit ma douleur en l'élevant si haut :

Je vois ce que je perds (piand je vois ce qu'il vaut.

Ah! cruels déplaisirs à l'esprit d'une amante!

Plus j'apprends son mérite , et plus mon feu s'augmente :

Cependant mon devoir est toujours le pins fort.

Et malgré mon amour va poursuivre sa mort.

t.'iNFWTK.

Hier ce devoir te mit en une haute estime ; *

L'effort que tu te fis parut si magnanime.

Si digne d'un grand cceur, que chacun à la cour •

Admirait (on courage et plaignait ton amour.

Mais croirais-tu l'avis d'une amitié fidèle?

CniMFNF.. ,

Ne vous obéir pas me rendrait criminelle.

l'infantk. ;,

Ce qui fut juste alors ne l'est plus aujounl'iiiii.

Rodrigue maintenant est notre unique ap[»ui, ' ifJ^

L'espérance et l'amour d'un peuple (pii l'adore , , a*-*^**^

Le soutien deCa.slille, et la terreur du Maure. , . . (..v-*^

Le roi mAme est d'accord de cette vérité , - '^' '•^i Que ton père eu lui seul se voit ressuscité; Et si f,u veux enfin qu'en ileux mots je m'explique. Tu pi)U!suis en sa mort la ruine jinhlique. Quoi : p nu- venger uu \h;iv e.sl-il jamais permis

TC F.K ni).

De livrer sa patrie nti\ mains des f nnemis? Contre nous ta poursuite est-elie légitime? l't pour être punis avons-nous part an crime? Ce n'est pas qu'après tout fii doives épouser Celui .pi'un père mort t'obligeait d'accuser : Je re voudrais moi-même en arracher l'envie : Ote-lui ton amour, mais laisse-nous sa ^ie.

CEI [MÈNE-

Ail ! ce n'est pas à moi d'avoir tant de bonté; Le devoir qui m'aigrit n'a rien de limité. Quoique pour ce vainqueur mon amour s'intcresse, Quoiqu'un peuple l'adore et qu'un roi le caresse , Qu'il soit environné des plus vaillants guerriers, J'irai sous mes cyprès accabler ses lauriers.

l'infante.

C'est générosité quand , pour venger un père , Notre devoir attaque une tète si chère ; Mais c'en est une encor d'un plus illustre rang, Quand on donne au public les intérêts du sang. Xon, crois-moi, c'est assez que d'éteindre ta llainme; 11 sera trop puni s'il n'est plus dans ton àme. Que le bien du pays t'impose celte loi : iiussi bien que crois-tu que t'accorde le roi ?

CniMF.NE.

11 peut me refuser, mais je ne puis me taire.

l'ixf\nte.

Pense bien, ma Chimène, à ce que tu veux faire. Adieu : tu pourras seule y penser à loisir.

rniMÈNE.

Après mon père rnort , je n'ai point à choisir.

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