‹ Théâtre de Pierre et de Thomas Corneille. Avec notes et commentairesChapitre 58 sur 386 · ACTE r, SCLNli I · texte numérisé non relu

ACTE r, SCLNli I

C'e^t moiitier pour le sexe issez de fermeté.

ILU.IE.

C'en est peut-être assez pour une âme conunuue i

Qui (lu moindre péril se fait une infortune; ;

Mais de cette faiblesse un grand cœur est honteux ;

Il ose espérer tout dans un succès douteux.

f,cs deux camps sont rangés au pied de nos murailles;

Mais Rome ignore encor comme on perd des batailles.

Loin de trembler pour elle, il lui faut apfilaudir ;

Puisqu'elle va combattre, elle va s'agrandir.

Bannissez, bannisse/ une frayeur si vaine,

Et concevez des vœux dignes d'une Romaine.

SABINE

Je sui» Romaine , Iiélas! puisque Horace est Romain;

J'en ai reçu le titre en recevant sa main;

Mais ce nœud me tiendrait en esclave encliaînce.

S'il m'empécluiit de voir en quels lieux je suis née.

Albe , où j'ai commencé de respirer le jour,

Albe , mon cher paj'S , et mon premier amour ' ; j

lorsque entre nous et toi je vois la guerre ouverte

Je crains notre victoire autant que notre perte.

Rome, s'i tu te plains que c'est là te traliir, Fais-toi des ennemis que je [tuisse iiaïr*. Quand je vois de tes murs leur armée et la nôtre, Mes trois frères dans l'une, et mon mari dans l'autre, Puis-je former des vœux , et sans im|)iété Importunei' le ciel pour ta félicité.' Je sais que ton Étal, encore en sa naissance. Ne saurait, sans la guerre, affermir sa puissance; Je sais qu'il doit s'accroître, et que tes grands destins Ne le borneront pas chez les peuples latins; Que les dieux t'ont promis l'empire de la terre, Et que tu n'en peux voir l'effet que par la guerre . Bien loin de m'opposer à cette noble ardeur Qui suit l'arrêt des dieux et court à ta grandeur,

' Voyez comme ces vers sont supérieurs i ceux du comniciicernent : c'est Ici un sentiment vrai; il n'y a point là de lieux communs, point de vaincs sentences, rien de recherché, ni dans les Idées, ni dans Vcs expressions. Jlbe, mon ehcr pays, est In nature seule qui parle : celte comparaison de Corneille avec lui-même formera mieux le goût que toutes les dissertations cl les poétiques. (V).

^ Ce vers est rcs'é en proverbe. (V).

104 HORACC.

Je voiulrai? déjà voir tes troupes couronnées.

D'un pas victorieux franchir les Pyrénées.

Va jusqu'en l'Orient poxisser tes bataillons ;

Va sur les bords du Rhin planter tes pavillons ;

Fais trembler sous tes pas les colonnes d'Hercule,

Mais respecte une ville à qui tu dois Ronuile.

Ingrate , souviens-toi que du sang de ses rois

Tu tiens ton nom , tes murs, et tes premières lois

Albe est ton origine ; arrête , et considère

Que tu portes le fer dans le sein de ta mère.

Tourne ailleurs les efforts de tes bras triomphants;

Sa joie éclatera dans l'heur de ses enfants;

Et , se laissant ravir à l'amour maternelle ' ,

Ses vœux seront pour toi , si tu n'es plus contre elle.

JULIE

Ce discours me surprend , vu que depuis le temps Qu'on a contre son peuple armé nos combattants., Je vous ai vu pour elle autant d'indifléience Que si d'un sang romain vous aviez pris naissance. J'admirais la vertu qui réduisait eu vous Vos plus chers intérêts à ceux de votre époux; Et je vous consolais au milieu de vos plaintes , Comme si notre Rome eût fait toutes vos craintes.

Tant qu'on ne s'est choqué qu'en de légers combats, Trop faibles pour jeter un des partis à bas *, Tant qu'un espoir de paix a pu flatter ma peine. Oui , j'ai fait vanité d'être toute Romaine. Si j'ai vu Rome heureuse avec quelque regret , Soudain j'ai condamné ce mouvement secret; Et si j'ai ressenti , dans ses destins contraires , Quelque maligne joie en faveur de mes frères ^,

■ Cette phrase est équivoque. Le mot de ravir, quand il signifie yoie. ne prend point un datif: on n'est point ravi à quelque chose; c'est un solécisme de plirase. ( V.)

^ Jeter à bas est une expression familière qui ne serait pas même admise dans la prose. Corneille n'ayant aucun rival qui écrl'iit arec noblesse, se permettait ces négligences dans les petites choses, et s'abandonnait à son génie dans les grandes. {\ •)

3 La joie des succès de sa patrie et d un frère peut-elle être appelée maligne? Elle est naturelle : on pouvait dire, une secrète joie en faveur de mes/réres. Ce mot de maligne joie est bien plus à sa place dans rcs dcuv admirables ver^ de la Mort de l'ompè*. :

Page 1