ACTE I, SCK.NE
iVen imaginez rien qu'à son désavantage ' ;
De mon contenlenient un aiilre était l'objet.
Mais pour sortir il'erreur sacliez-en le sujet;
Je garde à Curiace une amitié trop pure
l^our souffrir plus longtemps qu'on m'estime parjure.
Il vous souvient qu'à peine on voyait de sa sœur Par un heureux hymen mon frère possesseur, Quand , pour comble de joie , il obtint de mon père Que de ses chastes feux je serais le salaire. Ce jour nous fut propice et funeste à la fois ; ^ > .
Unissant nos maisons , il désunit nos rois ; ,■!;;<;.
L'n même instant conclut notre hymen et la guerre , Fit naître notre espoir et le jeta par terre ^ , ,
Nous ôta tout, sitôt (pi'il nous eut tout promis; Et , nous faisant amants, il nous fit ennemis. Combien nos déplaisirs parurent lors extrêmes! Combien contre le ciel il vomit de blasphèmes! i,
l£t combien de ruisseaux coulèrent de mes yeux ! Je ne vous le dis point , vous vîtes nos adieux ; Vous avez vu depuis les troubles de mon àine : Vous savez pour la paix quels vœux a faits ma llamme; Lt (jucls pleurs j'ai versés à chaque événement , Tantôt pour mon pays, tantôt pour mon amant. Entin mon désespoir, parmi ces longs obstacles, Al'a fait avoir recours à ia voix des oracles. Écoutez si celui qui me fut hier rendu j.
Eut droit de rassurer mon esprit éperdu. i,. ,
Ce Grec si renommé , (lui depuis tant d'années Au pied de l'Aveutin prédit nos destinées , Lui qu'Apollon jamais n'a fait parler à faux , Me promit par ces vers la fin de mes travaux : . .
<< Albe et Rome demain prendront une autre face; « Tes vœux sont exaucés , elles auront la paix , « Et tu seras unie avec ton Curiace, '• Sans qu'aucun mauvais sort t'en sépare jam;us. »
' Tmil cela est d'un style un peu trop bourgeois, qui était admis alors.
' Non-sculeracnt un espoir jeté par terre est une expression vicieuse, mais la mime idée est exprimée iei en quatre façons différentes; ce qui est un vice plus grand. 11 faut, autant qu'on le peut, éviter ces pléonasmes; c'est une aijondance stérile : je ue crois pas qu'il y en ait un seul eM'iiijne dans Racine. IV.)
cwii.x. T. i. 7
Je pris sur c<.'l oracle une entière assurance ;
Et , comme le succès passait mon espérance ,
J'abandonnai mou âme à des ravissements
Qui passaient les transports des plus heureux ainanis.
Jugez de leur excès : je rencontrai Valère,
Et, contre sa coutume, il ne put me déplaire;
11 me parla d'amour sans me donner d'ennui :
Je ne m'aperçtis pas que je parlais à lui ;
Je ne lui pus montrer de mépris ni de glace ':
Tout ce que je voyais me semblait Curiace ;
Tout ce qu'on me disait me parlait de ses feux ;
Tout ce que je disais l'assurait de mes vœux.
Le combat général aujourd'hui se hasarde ;
J'en sus hier la nouvelle , et je n'y pris pas garde;
Mon esprit rejetait ces funestes objets ,
Charmé des doux pensers d'hymen et de la paix.
La nuit a dissipé des erreurs si charmantes ;
Mille songes affreux , mille images sanglaiiles ,
Ou plutôt mille amas de carnage et d'horreur,
M'ont arraché ma joie et rendu ma terreur.
J'ai vu du sang , des morts , et n'ai rien vu de suite ' ;
Un spectre , en paraissant , prenait soudain la fuite ;
Ils s'effaçaient l'un l'autre; et chaque illusion
Redoublait mon effroi par sa confusion.
' On pourrait faire Ici une réflexion que je ne hasarde qu avec la oe- 3ance convenable : c'est que Camille était plus en droit de laisser paraître son indifférence pour Valère , que de l'écouter avec complaisance; c'est iju'il était même plus naturel de lui montrer de la glace, quand elle se croyait sûre d'épouser son amant , que de/aire bon visage à un bommc qui lui déplaît; et enfin ce trait raffiné marque plus de subtilité que de sentiment ; U n'y a rien là de tragique. Mais ce vers ,
Tout ce que je Toyais me semblait Curiace ,
est si beau qu'il semble tout excuser.
U est vrai que ce petit incident , qui ne consiste que dans la joie que Camille a ressentie , ne produit aucun événement, et n'est pas nécessau^e à la pièce ; mais il produit des sentiments. Ajoutons que dans un premier acte on permet des Incidents de peu d'importance, qu'on ne souffrirait pas dans le cours d'une intrigue tragique. (V.)
^ Ce songe est beau , en ce qu'il alarme un esprit rassuré par un oracle. Je remarquerai ici qu'en général un songe, ainsi qu'un oracle, doit servir ai' nicua de la pièce; tel est le songe adfnirable d'Athalie : elle voit un cnlant en songe, elle trouve ce même enfant dans le tcnple ; c'est li que l'art est pousse à sa perfection.