SCÈNE VI
LE viEii, HORACE, SABINE, CAMILLE, JULIK.
LE VIEIL HORACE
Nous venez-vous, Julie, apprendre la victoire?
JUUE.
Mais plutôt du combat les funestes effets.
Rome est sujette d'Albe , et vos fils sont défaits;
Des trois les deux sont morts , son époux seul vous resw.
LE VIEIL HORACE
O d'un triste combat effet vraiment funeste !
Rome est sujette d'Albe , et pour l'en garantir
Il n'a pas employé jus(prau dernier soupir!
Non , non , cela n'est point , on vous trompe, Julie ;
Rome n'est point sujette , ou mon fils est sans vie :
Je connais mieux mon sang , il sait mieux son devoir
JULIE
Mille, de nos remparts, comme moi l'ont pu voir. 11 s'est fait admirer tant qu'ont duré ses frères; Mais , comme il s'est vu seul contre trois adversaires , Près d'être enfermé d'eux , sa fuite l'a sauvé.
LE VIfIL IIORACF.
Et nos soldats trahis ne l'ont point achevé ! Dans leurs rangs à ce lâche ils ont donné retraite!
JULIE
Je n'ai rien voulu voir après cette défaite.
CAMILLE
O mes frères !
LE VIEIL HORACE
Tout beau , ne les pleurez p.is tous ; Dt'ux jouissent d'un sort dont leur père est jaloux. Que des plus nobles fleurs leur tombe soit couverte ; La gloii-c de leur mort m'a payé de leur perte :
Ce bonheur a suivi leur courage invaincu ' , Qu'ils onl vu Rome lil)ie autant qu'ils ont vécu, tt ne l'auront point vue obéir qu'a son i)riiic€ ' , Ni d'un État voisin devenir la province. Pleurez l'autre, pleurez l'irréparable affront Que sa fuite honteuse imprime à notre front; Pleurez le déshonneur de toute notre race , Lt l'opprobre éternel qu'il laisse au nom d'Horace.
JULIE
Que vouliez-vous qu'il fît contre trois?
Qu'il mourût ^ ,
' Ce mot invaincu n'a été employé que par Corneille , et devrait létre, je crois, par tous nos poëtes. Une expression si bien mise à sa place dans le Cid et dans cette admirable scène ne doit jamais vieil- Ur. (V.)
' Ce point est ici un solécisme; il faut, et ne l'auront vue obéir qu'à (V.)
s Voilà ce fameux qu'il mourût, ce trait du plus grand sublime, ce mot auquel il n'en est aucun de comparable dans toute l'antiquité. Tout l'auditoire fut si transporté , qu'on n'entendit jamais le vers faible qui suit; et le morceau, n'eût-il que d'un moment retardé sa défaite, étant plein de chaleur, augmente encore la force du qu'il mourût. Que de beautés!et d'où naissent-elles ? d'une simple méprise très-naturelle, sans complication d'événements, sans aucune intrigue recherchée, sans aucun effort. Il y a d'autres beautés tragiques; mais celle-ci est au premier rang.
11 est vrai que le vieil Horace , qui était présent quand les Uoraces et les Curiaces ont refusé qu'on nommât d'autres champions, a dû être présent à leur combat. Cela gâte jusqu'au qu'il mourût- ( V.)
Non , le qu'il mourût n'est point gâté , et ne saurait l'être. Quoi qu'en dise Voltaire , il n'est point prouvé que le vieil Horace dût être présent au combat. Il est Romain, le qu'il mourût l'atteste assez; mais il est père , et lui-même a dit , dans l'autre scène , à Camille et à Sabine :
Loiu de blâmer des pleurs que je vous vois répandre , Je erois faire beaucoup de m'cD pouvoir défendre.
Il ne pardonnerait pas à ses (ils de s'être déshonorés par une lâcheté; mais il ne veut être le témoin ni de leur mort, ni de celle des Curiaces. Corneille nous parait avoir admirablement assorti toutes les parties de ce grand caractère. M. de la Harpe, dans son Cours de littérature , a développé longuement ce que nous ne pourrions qu'effleurer dans cette note, et ce qui n'a jamais été douteux pour les hommes qui savent juger. (P.)
C'est Rome qui a prononcé qu'il mourût; c'est la nature qui, ne renonçant jamais à l'espérance, a dit tout de suite :
Ou qu'un beau désespoir alors le secourût, f e veux bien que Rome suit i(". plus sublime que la nature : cela doU