ACTE JV, SCÈNE III
il passa pour son fils, je passai pour le vôtre;
Et je ne jugeais pas ce chemin criminel Pour remonter sans meurtre au trône paternel.
Mais voyant cette erreur fatale à cette vie Sans qui déjà la mienne aurait été ravie,
Je me croirais, seigneur., coupable infiniment Si je souffrais encore un tel aveuglement.
Je viens reprendre un nom qui seul a tait son crime. Conservez votre haine , et changez de victime.
Je ne demande rien que ce qui m’est promis :
Perdez Héraclius, et sauvez votre fils 1 .
MARTI AN
Admire de quel fils le ciel t’a fait le père ,
Admire quel effort sa vertu vient de faire ,
Tyran ; et ne prends pas pour une vérité Ce qu’invente pour moi sa générosité.
(à Héraclius.)
C’est trop, prince, c’est trop pour ce petit service - Dont honora mon bras ma fortune propice :
Je vous sauvai la vie , et ne la perdis pas ;
Et pour moi vous cherchez un assuré trépas î Ah ! si vous m’en devez quelque reconnaissance.
Prince, ne m’ôtez pas l’honneur de ma naissance.
Avoir tant de pitié d’un sort si glorieux ,
De crainte d’être ingrat, c’est m’être injurieux.
PHOCAS
En quel trouble me jette une telle dispute!
A quels nouveaux malheurs m’expose-telie en butte !
Lequel croire, Exupère, et lequel démentir ?
Tombé-je dans l’erreur , ou si j’en vais sortir2?
Si ce billet est vrai, le reste est vraisemblable.
‘ C’est encore un refrain : on y voit peut-être encore trop d’apprêt. L’auteur se complaît à dire par un refrain le mot de l’énigme. Je crois cependant que cette répétition est ici mieux placée que celle-ci : montrez Héraclius au peuple , laquelle revient trop souvent. La situation est très-intéressante. (V.)
aIl faut : ou bien vais-je en sortir? Ce si s’employait autrefois par abus, en sous-entendant, je demande, ou dis-moi , si j'en vais sortir; mais c’est une faute contre la langue : il n’y a qu’un cas où ce si est admis, c’est en interrogation ; si je parle? si j'obéis? si je commets ce crime? on sous-entend, qu’arrivera-t-il? qu’en pensez-vous, etc. ? Mais alors il no faut pas faire précéder ce si par une autre figure ; il ne faut pas dire : parlé-je à un sage , ou si je parle à un courtisan ? (V.)
EXUPÈRE
Mais qui sait si ce reste est faux ou véritable?
PIIOCAS.
Léontine deux fois a pu tromper Phocas.
EXUPÈRÇ.
Elle a pu les changer, et ne les changer pas4 :
Et plus que vous, seigneur, dedans l’inquiétude 1 a Je ne vois que du trouble et de l’incertitude.
Ce n’est pas d’aujourd’hui que je sais qui je suis : Vous voyez quels effets en ont été produits.
Depuis plus de quatre ans vous voyez quelle adresse J’apporte à rejeter l’hymen de la princesse ,
Où sans doute aisément mon cœur eût consenti ,
Si Léontine alors ne m’en eût averti.
MARTIAN
Léontine ?
Elle-même.
MARTIAN
Ah ! ciel! quelle est sa ruse iVIartian aime Eudoxe , et sa mère l'abuse.
Par l’horreur d’un hymen qu’il croit incestueux ,
De ce prince à sa fille elle assure les vœux ;
Et son ambition , adroite à le séduire ,
Le plonge en une erreur dont elle attend l’empire.
Ce n’est que d’aujourd’hui que je sais qui je suis : Mais de mon ignorance elle espérait ces fruits ,
Et me tiendrait encor la vérité cachée ,
Si tantôt ce billet ne l’en eût arrachée.
PHOCAS, à Exupère.
La méchante l’abuse aussi bien que Phocas.
1 p Elle a pu les changer, et ne les changer pas ;
Pf plus bas s
Elle a pu l’abuser , et ne l’abuser pas,
sont (les vers de comédie ; mais la force de la situation les rend tragiques. La contestation d’Héraclius et de Martian me paraît sublime. Si Phocas joue un rôle faible et très-embarrassant pour l’acteur pendant cette noble dispute, il devient tout d’un coup noble et intéressant dés qu’il parle. (V.)
- Ce vers est mal fait , indépendamment de cette faute : dedans ; mais Exupère dit ce qu’il doit dire. (V.)