ACTE IV, SCÈNE III
Martian parricide, Héraclius inceste.
Et n’eût pas eu pour moi d’horreur d’un grand forfait * , Puisque dans ta personne elle en pressait l’effet.
Mais elle m’empêchait de hasarder ma tête ,
Espérant par ton bras me livrer ma conquête.
Ce favorable aveu dont elle t’a séduit2 T’exposait aux périls pour m’en donner le fruit ;
Et c’était ton succès qu’attendait sa prudence,
Pour découvrir au peuple ou cacher ma naissance.
Hélas 1 je ne puis voir qui des deux est mon fils3 ;
Et je vois que tous deux ils sont mes ennemis.
En ce piteux état quel conseil dois-je suivre?
J’ai craint un ennemi , mon bonheur me le livre;
1 Pour moi n'est pas français , ainsi placé; il vent dire : n’eût pas eu horreur de me rendre parricide. (V.)
2 On ne peut pas dire : elle Va séduit d'un aveu , il faut par un aveu ;
et aveu n’est pas ici le mot propre, puisque Héraclius regarde cette confidence comme une feinte. Avertissons toujours que ces fautes contre la langue sont pardonnables à Corneille. Boileau a dit , et répétons encore après lui s •
Sans la langue, en un mot, l’auteur le plus divin Est toujours , quoi qu’il fasse , un méchant écrivain.
Cela est vrai pour quiconque est venu après Corneille, mais non pas pour lui , non-seulement à cause du temps où il est venu , mais à cause de son génie. (V.)
3 Ce que Pliocas dit ici est bien plus intéressant que dans Caldéron ; et les quatre derniers beaux vers , O malheureux Phocas ! font , je crois une impression bien plus touchante , parce qu’ils sont mieux amenés. Phocas, dans l’espagnol, dit aux deux princes : Es-tû mon fils ? tous deux répondent à la fois, non ; et c’est à ce mot que Phocas s’écrie : O malheureux Phocas! ôtrop heureux Maurice! etc.
Ah ! venturozo Mauricio !
Ah! infcliz Phocas quien vio Que para reynar no quiera Scr hijo de mi valor Uno , y que quieran dei tuyo Sert o para morir dos !
Cette manière est fort belle , j’en conviens ; mais n’y a-t-il rien de trop brusque? Ces quatre beaux vers de Caldéron ne sont-ils pas un jeu u’esprit? Il trouve d’abord que Maurice a deux fils, et que lui n’en a plus : cette idée ne demande-t-elle pas un peu de préparation? Quand les deux enfants ont répondu non , la première chose qui doit échapper à Phocas, n’est-ce pas une expression de douleur, de colère, de reproche? J’avoue que le non des deux princes est fort beau, et qu’il convient L’ès-bien ù deux sauvages comme eux. (V.)
n9 HERACLIUS,
Je sais que de mes mains il ne peut se sauver,
Je sais que je le vois, et ne puis le trouver.
La nature tremblante , incertaine , étonnée ,
D’un nuage confus couvre sa destinée :
L’assassin sous cette ombre échappe à ma rigueur.
Et , présent à mes yeux , il se cache en mon cœur.
Martian! A ce nom aucun ne veut répondre,
Et l’amour paternel ne sert qu’à me confondre.
Trop d’un Héraclius en mes mains est remis ;
Je tiens mon ennemi , mais je n’ai plus de fils.
Que veux-tu donc, nature, et que prétends-tu faire?
Si je n’ai plus de fils, puis-je encore être père?
De quoi parle à mon cœur ton murmure imparfait?
Ne me dis rien du tout , ou parle tout à fait *. '
Qui que ce soit des deux que mon sang ait fait naître Ou laisse-moi le perdre , ou fais-le-moi connaître.
O toi, qui que tu sois , enfant dénaturé,
Et trop digne du sort que tu t’es procuré.
Mon trône est-il pour toi plus honteux qu’un supplice?
O malheureux Phocas! ô trop heureux Maurice!
Tu recouvres deux fils pour mourir après toi,
Et je n’en puis trouver pour régner après moi !
Qu’aux honneurs de ta mort je dois porter envie .
Puisque mon propre fils les préfère à sa vie !