‹ Théâtre de Pierre et de Thomas CorneilleChapitre 127 sur 417 · EXAMEN D’HÉRACLIUS · texte numérisé non relu

EXAMEN D’HÉRACLIUS

Cette tragédie a encore plus d’effort d’invention que celle de Rodoyune , et je puis dire que c’est un heureux original dont il s’est fait beaucoup de belles copies sitôt qu’il a paru. Sa conduite diffère de celle-là, en ce que les narrations qui lui donnent jour sont pratiquées par occasion en divers lieux avec adresse , et toujours dites et écoutées avec intérêt, sans qu’il y en ait pas une de sang-froid , comme celle de Laonice. Elles sont éparses ici dans tout le poëme, et ne font connaître à la fois que ce qu’il est besoin qu’on sache pour l’intelligence de la scène qui suit. Ainsi , dès la première, Phocas , alarmé du bruit qui court

« L’empereur mort? Est-il vraisemblable que deux princes, se croyant « toujours tous deux ce qu’ils ne sont pas , parce qu'ils ont été changés « en nourrice , s’aiment tendrement, lorsque leur naissance les oblige « à se détester, et même à se perdre? Ces choses ne sont pasimpossi- « blés ; mais on aime mieux le merveilleux qui naît de la simplicité «c d’une action , que celui que peut produire cet amas confus d’inci- « dents extraordinaires. Peu de personnes connaissent Héraclius ; et « qui ne connaît pas Athalie? Il y a d’ailleurs de grands défauts dans « Héraclius. Toute l’action est conduite par un personnage subalterne « qui n’intéresse point : c’est la reconnaissance qui fait le sujet, au lieu « que la reconnaissance doit naître du sujet, et causer la péripétie. Dans « Héraclius , la péripétie précède la reconnaissance. La péripétie est -c la niort de Phocas : les deux princes ne sont reconnus qu’après cette « mort ; et comme alors ils n’ont plus à le craindre , qu’importe au « spectateur qui des deux soit Héraclius ? Il me paraît donc que le « poëte qui s’est conformé aux principes d’Aristote , et qui a conduit « sa pièce dans la simplicité des tragédies grecques, est celui qui a le u mieux réussi. » J’avoue que je ne suis pas de l’avis de M. Louis Racine en plusieurs points. Je crois qu’une mère peut livrer son fils à la mort pour sauver le fils de son empereur; mais, pour rendre vraisemblable une action si peu naturelle, il faudrait que la mère eut été obligée d’en faire serment, qu’elle eût été forcée par la religion, par quelque motif supérieur à la nature : or, c’est ce qu’on ne trouve pas dans Y Héraclius de Pierre Corneille. Il faut bien pourtant qu’il y ait de grandes beautés dans Héraclius, puisqu’on le joue toujours avec applaudissement , quand il se trouve des acteurs convenables aux rôles. Les lecteurs éclairés se sont aperçus sans doute qu’une tragédie éerite d’un style dur , inégal, rempli de solécismes, peut réussir au théâtre par les situations , et qu’au contraire une pièce parfa itement écrite peut n’ètre pas tolérée à la représentation. Esther , par exemple, est une preuve de cette vérité : rien n’est plus élégant, plus correct, que le style (Y Esther s il est même quelquefois touchant et sublime : mais quand cette pièce fut jouée à Paris , elle ne fit aucun effet ; le théâtre fut

EXAMEN D’HERACLTÜS.

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qu’Héraclius est vivant , réoite les particularités de sa mort pour montrer la fausseté de ce bruit; et Crispe, son gendre, en lui proposant un remède aux troubles qu’il appréhende, fait connaître comme , en perdant toute la famille de Maurice, il a réservé Pulchérie pour la faire épouser à son fils Martian , et Je pousse d’autant plus à presser ce mariage , que ce prince court chaque jour de grands périls à la guerre, et que sans Léonce il lût demeuré au dernier combat. C’est par là qu’il instruit les auditeurs de l’obligation qu’a le vrai Héraclius, qui passe pour Martian , au vrai Martian , qui passe pour Léonce ; et cela sert de fondement à l’offre volontaire qu’il fait de sa vie au quatrième acte , pour le sauver du péril où l’expose cette erreur (les noms. Sur cette proposition , Phocas, se plaignant de l’aversion que les deux parties témoignent à ce mariage, impute celle de Pulchérie à l’instruction qu’elle a i»eçue de sa mère, et apprend ainsi aux spectateurs, comme en passant, qu’il l’a laissée trop vivre après la mort de l’empereur Maurice, son mari. Il fallait tout cela pour faire entendre la scène qui suit entre Pulchérie et lui; mais je n’ai pu avoir assez d’adresse pour faire entendre les équivoques ingénieux dont est rempli tout ce que dit Héraclius à la fin de ce premier acte; et on ne les peut comprendre que par une réflexion après que la pièce est finie, et qu’il est entièrement reconnu, ou dans une seconde représentation.

Surtout , la manière dont Eudoxe fait connaître , au second

bientôt désert : c’ést sans doute que le sujet est bien moins naturel, moins vraisemblable, moins intéressant que celui d 'Héraclius Quel roi qu’Assuérus , qui ne s’est pas lait informer , les six premiers mois de son mariage , de quel pays est sa femme ; qui fait égorger toute une nation , parce qu’un homme de cette nation n’a pas fait la révérence à son vizir; qui ordonne ensuite à ce vizir de mener par la bride le cheval de ce même homme, etc. ! Le fond $ Héraclius est noble, théâtral, attachant; et le fond d ’Esthcr n’était fait que pour des petites filles de couvent, et pour flatter madame deMaintenon. (V.}— En général, cette tragédie , pendant les trois premiers actes, n’excite guère que de la curiosité; mais dans les deux derniers la situation de Phocas entre les deux princes, dont aucun ne veut être son fils, est belle et théâtrale. Ce qui n’est pas moins beau, c’est le péril où ils sont ensuite; c’est le combat de générosité qui s’élève entre eux , à qui portera un nom qui n’est qu’un arrêtée mort; c’est aussi le moment où Héraclius voit le glaive levé sur le prince son ami, et consent, pour le sauver , à passer pour Martian :

Je suis donc , s’il faut que je le die,

Ce qu’il faut que je sois pour lui sauver la vie.

Voltaire avait sans doute oublié cette scène, quand il a dit que l’amitié des deux princes ne produisait rien : sans cette amitié, la scène ne subsisterait pas. Il n’y avait que ce motif qui pût forcer Héraclius, qui se connaît très-bien , à renoncer à être ce qu’il est; et cet effort, qui pro' longe l’erreur de Phocas, est une des beautés de la pièce. (La H. J

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