EXAMEN D’HÉRACLIUS
acte , le double échange que sa mère a fait des deux princes , est une des choses les plus spirituelles qui soient sorties de ma plume. Léontine l’accuse d’avoir révélé le secret d’Héraclius , et d’être cause du bruit qui court , qui le met en péiil de sa vie ; pour s’en justifier , elle explique tout ce qu’elle en sait , et conclut que , puisqu’on n’en publie pas tant , il faut que ce bruit ait pour auteur quelqu’un qui n’en sache pas tant qu’elle. II est vrai que cette narration est si courte, qu’elle laisserait beaucoup d’obscurité si Héraclius ne l’expliquait plus au long, au quatrième acte , quand il est besoin que cette vérité fasse son plein effet; mais elle n’en pouvait pas dire davantage à une personne qui savait cette histoire mieux qu’elle, et ce peu qu’elle en dit suflit à jeter une lumière imparfaite de ces échanges, qu’il n’est pas besoin alors d’éclaircir plus entièrement.
L’artifice de la dernière scène de ce quatrième acte passe encore celui-ci : Exupère y fait connaître tout son dessein à Léontine , mais d’une façon qui n’empêche point cette femme avisée de le soupçonner de fourberie , et de n’avoir d’autre dessein que de tirer d’elle le secret d’Héraclius pour le perdre. L’auditeur lui-même en demeure dans la défiance , et ne sait qu’en juger ; mais après que la conspiration a eu son effet par la mort de Phocas , cette confidence anticipée exempte Exupère de se purger de tous les justes soupçons qu’on avait eus de lui , et délivre l’auditeur d’un récit qui lui aurait été fort ennuyeux après le dénoûment de la pièce , où toute la patience que peut avoir sa curiosité se borne à savoir qui est le vrai Héraclius des deux qui prétendent l’être.
Le stratagème d’Exupère , avec toute son industrie , a quelque chose un peu délicat , et d’une nature à ne se faire qu’au théâtre , où l’auteur est maître des événements qu’il tient dans sa main , et non pas dans la vie civile, où les hommes en disposent selon leurs intérêts et leur pouvoir. Quand il découvre Héraclius à Phocas , et le fait arrêter prisonnier , son intention est fort bonne , et lui réussit; mais il n’y avait que moi qui lui pût répondre du succès. Il acquiert la confiance du tyran par là , et se fait remettre entre les mains la garde d’Héraclius et sa conduite au supplice : mais le contraire pouvait arriver; et Phocas , au lieu de déférer à ses avis qui le résolvent à faire couper la tête à ce prince en place publique , pouvait s’en défaire sur "heure, et se délier de lui et de ses amis comme de gens qu’il avait offensés , et dont il ne devait jamais espérer un zèle bien sincère à le servir. La mutinerie qu’il excite , dont il lui amène les chefs comme prisonniers pour le poignarder , est imaginée avec justesse; mais jusque-là toute sa conduite est de ces choses qu’il faut souffrir au théâtre , parce qu’elles ont un éclat dont la surprise éblouit, et qu’il ne ferait pas bon tirer en exemple pour conduire une action véritable sur leur plan.
EXAMEiN D’HÉRACLIUS.
Je ne sais si on voudra me pardonner d’avoir fait une pièce d’invention sous des noms véritables ; mais je ne crois pas qu’Aristote le défende , et j’en trouve assez d’exemples chez les anciens. Les deux Électrcs de Sophocle et d’Euripide aboutissent à la même action par des moyens si divers , qu’il faut de nécessité que l’une des deux soit entièrement inventée ; Y Iphigénie in Tauris a la mine d’être de même nature; et Y Hélène, où Euripide suppose qu’elle n’a jamais été à Troie , et que Péris n’y a enlevé qu’un fantôme qui lui ressemblait , ne peut avoir aucune action épisodique ni principale qui ne parte de la seule imagination de son auteur.
Je n’ai conservé ici, pour toute vérité historique, que l’ordre de la succession des empereurs Tibère, Maurice, Phocas et Héraclius ; j’ai falsitié la naissance de ce dernier pour lui en donner une plus illustre, en le faisant lils de Maurice, bien qu’il ne le fût que d’un préteur d’Afrique qui portait même nom que lui. J’ai prolongé de douze ans la durée de l’empire de Phocas, et lui ai donné Martian pour lils , quoique l’histoire ne parle que d’une fille nommée Domitia , qù’il maria à Crispe , dont je fais un de mes personnages. Ce lils et Héraclius , qui sont confondus l’un avec l’au.tre par les échanges de Léontine , n’auraient pas été en état d’agir, si je ne l’eusse fait régner que les huit ans qu’il régna , puisque , pour faire ces échanges , il fallait qu’ils fussent tous deux au berceau quand il commença de régner. C’est par cette même raison que j’ai prolongé lavie.de l’impératrice Constantine, que je n'ai fait mourir qu’en la quinzième année de sa tyrannie, bien qu’il l’eût immolée à sa sûreté dés la cinquième ; et je l’ai fait, alin qu’elle put avoir unefiile capable de recevoir ses instructions en mourant, et d’un âge proportionné a celui du prince qu’on lui voulait faire épouser.
La supposition que fait Léontine d’un de ses lils pour mourir au lieu d’Héraclius n’est point vraisemblable , mais elle est historique , et n’a point besoin de vraisemblance, puisqu’elle a l’appui de la vérité qui la rend croyable, quelque répugnance qu’v veuillent apporter les difficiles. Baronius attribue cette action à une nourrice ; et je l’ai trouvée assez généreuse pour la faire produire à une personne plus illustre , et qui soutient mieux la dignité du théâtre. L’empereur Maurice reconnut cette supposition , et l’empêcha d’avoir son effet , pour ne s’opposer pas au juste jugement de Dieu , qui voulait exterminer toute sa famille ; mais , quant à ce qui est de la mère, elle avait surmonté l’affection naturelle en faveur de son prince ; et comme on pouvait dire que son lils était mort pour son regard , je me suis cru assez autorisé par ce qu’elle avait voulu faire à rendre cet échange effectif, et à le faire servir de fondement aux nouveautés surprenantes de ce sujet.
EXAMEN D’ilÉRACLIUS.
li lui faut la même indulgence pour l’unité de lieu qu’à Ro dogune. La plupart des poèmes qui suivent en ont besoin, et je me dispenserai de le répéter en les examinant. L’unité de jour n’a rien de violenté , et l’action se pourrait passer en cinq ou six heures; mais le poème est si embarrassé qu’il demande une merveilleuse attention. J’ai vu de fort bons esprits et des personnes des plus qualifiées de la cour , se plaindre de ce que sa représentation fatiguait autant l’esprit qu’une étude sérieuse. Elle n’a pas laissé de plaire ; mais je crois qu’il l’a fallu voir plus d’une fois pour en remporter une entière intelligence.
FIN d’HBRAL LltlS.