‹ Théâtre de Pierre et de Thomas CorneilleChapitre 130 sur 417 · EPITRE · texte numérisé non relu

EPITRE

à sa naissance, et ne s’attache qu’aux incidents de sa vie et à ses mœurs. Il demande un homme qui ne soit ni tout méchant ni tout bon; il le demande persécuté par quelqu’un de ses plus proches; il demande qu’il tombe en danger de mourir par une main obligée à le conserver : et je ne vois point pourquoi cela ne puisse arriver qu’à un prince, et que dans un moindre rang on soit à couvert de ces malheurs. L’histoire dédaigne de les marquer, à moins qu’ils aient accablé quelqu’une de ces grandes têtes ; et c’est sans doute pourquoi jusqu’à présent la tragédie s’y est arrêtée. Elle a besoin de son appui pour les événements qu’elle traite ; et comme ils n’ont de; l’éclat que parce qu’ils sont hors de la vraisemblance ordinaire , ils ne seraient pas croyables sans son autorité qui agit avec empire , et semble commander de croire ce qu’elle veut persuader. Mais je ne comprends point ce qui lui défend de descendre plus bas, quand il s’y rencontre des actions qui méritent qu’elle prenne soin de les imiter; et je ne .puis croire que l’hospitalité violée en la personne des lilles de Scédasse, qui n’était qu’un paysan de Leuctres, soit moins digne d’elle que l’assassinat d’Agamemnon par sa femme, ou la vengeance de cette mort par Oreste sur sa propre mère; quitte pour chausser le cothurne un peu plus bas :

Et tragicus plerurnque dolet sermone pede&tri.

Je dirai plus, monsieur: la tragédie doit exciter de la pitié et de la crainte , et cela est de ses parties essentielles, puisqu’il entre dans sa délinition. Or , s’il est vrai que ce dernier sentiment ne s’excite en nous par sa représentation que quand nous voyons souffrir nos semblables , et que leurs infortunes nous en font appréhender de pareilles, n’est-il pas vrai aussi qu’il y pourrait être excité plus fortement par la vue des malheurs arrivés aux personnes de notre condition , à qui nous ressemblons tout a fait, que par l’image de ceux qui font trébucher de leurs trônes les plus grands monarques, avec qui nous n’avons aucun rapport qu’en tant que nous sommes susceptibles des passions qui les ont jetés dans ce précipice ; ce qui ne se rencontre pas toujours? Que si vous trouvez quelque apparence en ce raisonnement , et ne désapprouvez pas qu’on puisse faire une tragédie entre des personnes médiocres , quand leurs infortunes ne sont pas audessous de sa dignité, permettez-moi de conclure , a simili, que nous pouvons faire une comédie entre des personnes illustres , quand nous nous en proposons quelque aventure qui ne s’élève point au-dessus de sa portée. Et certes , après avoir lu dans Aristote que la tragédie est une imitation des actions, et non pas des hommes, je pense avoirquelque droit de dire la même chose dé la comédie, et de prendre pour maxime que c’est par la seule considération des actions, sans aucun égard an x personnages.

ÉPIÏRE.

qu’on doit déterminer de quelle espèce est un poème dramatique. Voilà, monsieur, bien du discours, dont il n’était pas besoin pour vous attirer à mon parti , et gagner votre suffrage en faveur du titre que j’ai donné à Don Sanche. Vous savez mieux que moi tout ce que je vous dis ; mais comme j’en fais confidence au public, j’ai cru que vous ne vous offenseriez pas que je vous fisse souvenir des choses dont je lui dois quelque lumière. Je continuerai donc, s’il vous plaît, et lui dirai que Don Sanche est une véritable comédie, quoique tous les acteurs y soient ou rois ou grands d’Espagne , puisqu’on n’y voit naître aucun péril par qui nous puissions être portés à la pitié ou à la crainte. Notre aventurier Carlos n’y court aucune risque *. Deux de ses rivaux sont trop jaloux de leur rang pour se commettre avec lui, et trop généreux pour lui dresser quelque supercherie. Le mépris qu’ils en font sur l’incertitude de son origine ne détruit point en eux l’estime de sa valeur , et se change en respect sitôt qu’ils le peuvent soupçonner d’être ce qu’il est véritablement , quoiqu’il ne le sache pas» Le troisième lie la partie avec lui, mais elle est incontinent rompue par la reine; et quand même elle, s’achèverait par la perte de sa vie, la mort d’un ennemi par un ennemi n’a rien de pitoyable ni de terrible , et par conséquent rien de tragique. Il a de grands déplaisirs, et qui semblent vouloir quelque pitié de nous, lorsqu’il dit lui-même à une de ses maîtresses ,

Je plaindrais un amant qui soulfrirait mes peines ;

mais nous ne voyons autre chose dans les comédies que des amants qui vont mourir, s’ils ne possèdent ce qu’ils aiment; et de semblables douleurs ne préparant aucun effet tragique , on ne peut dire qu’elles aillent au-dessus de la comédie. Il tombe dans l’unique malheur qu’il appréhende : il est découvert pour iils d’un pêcheur ; mais , en cet état même , il n’a garde de nous demander notre pitié , puisqu’il s’offense de celle de ses rivaux. Ce n’est point un héros à la mode d’Euripide, qui les habillait de lambeaux pour mendier les larmes des spectateurs ; celui-ci soutient sa disgrâce avec tant de fermeté , qu’il nous imprime plus d’admiration de son grand courage, que de compassion de son infortune. Nous la craignons pour lui avant qu’elle arrive; mais cette crainte n’a sa source que dans l’intérêt que nous prenons d’ordinaire à ce qui touche le premier acteur , et se peut ranger inter communia utriusque dramatis , aussi bien que la reconnaissance qui fait le dénoûment de cette pièce. La crainte tragique ne devance pas le malheur du héros , elle le suit ; elle n’est pas pour lui , elle est pour nous ; et , se produisant par une prompte application que la vue de ses malheurs nous fait faire

i t.e mot. risque était alors des deu* genres.

ÉP1TRK.

sur nous-mêmes, elle purge en nous les passions que nous en voyons être la cause. Enlin je ne vois rien en ce poëme qui puisse mériter le nom de tragédie , si nous ne voulons nous contenter de la délinition qu’en donne Averroès 1 , qui l’appelle simplement un art de louer. En ce cas , nous ne lui pourrons dénier ce titre sans nous aveugler volontairement , et ne vouloir pas voir que toutes ses parties ne sont qu’une peinture des puissantes impressions que les rares qualités d’un honnête homme font sur toutes sortes d’esprits , qui est une façon de louer assez ingénieuse, et hors du commun des panégyriques. Mais j’aurais mauvaise grâce de me prévaloir d’un auteur arabe, que je ne connais que sur la foi d’une traduction latine ; et, puisque sa paraphrase abrège le texte d’Aristote en cet article , au lieu de l’étendre , je ferai mieux d’en croire ce dernier , qui ne permet point à cet ouvrage de prendre un nom plus relevé que celui de comédie. Ce n’est pas que je n’aie hésité quelque temps , sur ce que je n’v voyais rien qui pût émouvoir à rire. Cet agrément a été jusqu’ici tellement de la pratique de la comedie , que beaucoup ont cru qu’il était aussi de son essence; et je serais encore dans ce scrupule, si je n’en avais été guéri par votre M. Heinsius, de qui je viens d’apprendre heureusement que Moverc risum non constitua comœdiam , sed plebis aucupium est, et abusus . Après l’autorité d’un si grand homme, je serais coupable de chercher d’autres raisons , et de craindre d’être mal fondé à soutenir que la comédie se peut passer du ridicule. J’ajoute à celle-ci l’épi thète de héroïque , pour satisfaire aucunement à la dignité de ses personnages , qui pourrait sembler profanée par là bassesse d’un titre que jamais on n’a appliqué si haut2. Mais, après

• Commentateur d’Aristote. Il vivait au douzième siècle.

* Ce genre purement romanesque, dénué de tout ce qui peut émouvoir et de tout ce qui fait l’Ame de la tragédie, fut eh vogue avant Corneille non Bernard de Cabrera, Laure persécutée , et plusieurs autres pièces *ont dans ce goût; c’est ce qu’on appelait comédie héroïque, genre mitoyen qui peut avoir ses beautés. La comédie de Y Ambitieux , de Destouches, est à peu près du même genre, quoique beaucoup audessous de Don Sanche d’Aragon, et même de Laure . Ce3 espèces de comédies furent inventées par les Espagnols. Il y en a beaucoup dans Lope de Véga. Celle-ci est tirée d'une pièce espagnole intitulée Elpaiaciu confuso, et du roman de Pelage. Peut-être les comédies héroïques sont elles préférables à ce qu’on appelle la tragédie bourgeoise , ou la comédie larmoyante. En effet, cette comédie larmoyante, absolument privée de comique , n’est au fond qu’un monstre né de l’impuissance d’être ou plaisant ou tragique. Celui qui ne peut faire ni une vraie comédie, ni une vraie tragédie, tâche d’intéresser par des aventures bourgeoises attendrissantes : il n’a pas le don du comique ; il cherche à v suppléer par l’intérêt it ne peut s’élever au cothurne ; il rehausse un

ARGUMENT

tout, monsieur, ce n’est qu’un intérim , jusqu’à ce que youn m’ayez appris comme j’ai dû l’intituler. Je ne vous l’adresse que pour vous l’abandonner entièrement : et si vos Elzéviers se saisissent de ce poëme , comme ils ont fait de quelques-uns des miens qui l’ont précédé, ils peuvent le faire voir à vos provinces sous le titre que vous lui jugerez plus convenable, et nous exécuterons ici l’arrêt que vous en aurez donné. J’attends de vous cette instruction avec impatieuce , pour m’affermir dans mes premières pensées ou les rejeter comme de mauvaises tentations : elles flotteront jusque-là; et si vous ne me pouvez accorder la gloire d’avoir assez appuyé une nouveauté , vous me laisserez du moins celle d’avoir passablement défendu un paradoxe. Mais quand même vous m’ôteriez toutes les deux , je m’en consolerai fort aisément , parce que je suis très-assuré que vous ne m’en sauriez ôter une qui m’est beaucoup plus précieuse; c’est celle d’être toute ma vie,

Monsieur ,

Votre très-humble et très-obéissant serviteur, CORNEILLE.

ARGUMENT

Don Fernand , roi d’Aragon, chassé de ses États par la révolte de D. Garcied’Ayala, comte de Fuensalida, n’avait plus sous son obéissance que la ville de Catalajud et le territoire des environs, lorsque la reine D. Léonor, sa femme , accoucha d’un lils , qui fut nommé D. Sanche. Ce déplorable prince , craignant qu’il ne demeurât exposé aux fureurs de ce rebelle , le fit aussitôt enlever par D. Raymond de Moncade, son conlident, afin de le faire nourrir secrètement. Ce cavalier , trouvant dans le village de Bubierça la femme d’un pêcheur nouvellement accouchée d’un enfant mort, lui donna celui-ci à nourrir, sans lui dire qui il était ; mais seulement qu’un jour le roi et la reine d’Aragon le feraient Grand lorsqu’elle leur ferait présenter par lui un petit écrin , qu’en même temps il lui donna. Le mari de cette pauvre

peu le brodequin. Il peut arriver sans doute des aventures très-funestes à de simples citoyens ; mais elles sont bien moins attachantes que celles des souverains , dont le sort entraîne celui des nations. Un bourgeois peut être assassiné comme Pompée; mais la mort de Pompée fera toujours un tout autre effet que celle d’un bourgeois. Si vous traitez les intérêts d’un bourgeois dans le style de Mithridate , il n’y a plus de convenance ; si vous représentez une aventure terrible d’un homme du commun en style familier , cette diction familière , convenable au personnage , ne l'est plus au sujet. Il ne faut point transporter les bornes des arts : la comédie doit s’élever , et la tragédie doit s’abaisser à propos ; mais ni l’une ni l'autre ne doit changer de nature. (V.'>

ARGUMENT

femme était pour lors à la guerre; si bien que, revenant au bout d’un an , il prit aisément cet enfant pour sien , et l’éleva comme s’il en eût été le père. La reine ne put jamais savoir du roi où il avait fait porter son fils ; et tout ce qu’elle en tira, après beaucoup de prières , ce fut qu’elle le reconnaîtrait un jour quand on lui présenterait cet écrin où il aurait mis leurs deux portraits, avec un billet de sa main et quelques autres pièces de remarque : mais, voyant qu’elle continuait toujours à en vouloir savoir davantage, il arrêta sa curiosité tout d’un coup, et lui dit qu’il était mort. 11 soutint après cela cette malheureuse guerre encore trois ou quatre ans , ayant toujours quelque nouveau désavantage, et mourut entin de déplaisir et de fatigue, laissant ses affaires désespérées, et la reine grosse , à qui il conseilla d’abandonner entièrement l’Aragon et se réfugier en Castille : elle exécuta ses ordres, et y accoucha d’une fille nommée* D. Elvire, qu’elle y éleva jusqu’à l’àge de vingt ans. Cependant le jeune prince D. Sanche , qui se croyait fils d’un pêcheur, dès qu’il en eut atteint seize , se dérobe de ses parents , et se jette* dans les armées du roi de Castille , qui avait de grandes guerres contre les Maures; et, de peur d’être connu pour ce qu’il pensait être , il quitte le nom de Sanche qu’on lui avait laissé , et prend celui de Carlos. Sous ce faux nom il fait tant de merveilles , quïl entre en grande considération auprès du roi D. Alphonse , à qui il sauve la vie en un jour de bataille : mais comme ce monarque était près de le récompenser, il est surpris de la mort , et ne lui laisse autre chose que les favorables regards de la reine D. Isabelle, sa sœur et son héritière, et de la jeune princesse d’Aragon, D. Elvire, que l’admiration de ses belles actions avait portées toutes deux jusques à l’aimer, mais d’un amour étouffé par le souvenir de ce qu’elles devaient à la dignité de leur naissance. Lui-même avait conçu aussi de la passion pour toutes deux , sans oser prétendre à pas une , se croyant si tort indigne d’elles. Cependant tous les grands de Castille ne voyant point de rois voisins qui pussent épouser leur reine, prétendant à l’envi l’un de l’autre à son mariage, et étant près de former une guerre civile pour ce sujet , les états du royaume la supplient de choisir un mari, pour éviter les malheurs qu’ils en prévoyaient devoir naître. Elle s’en excuse , comme ne connaissant pas assez particulièrement le mérite de ses prétendants, et leur commande de choisir eux-mêmes les trois qu’ils en jugent les plus dignes, les assurant que , s’il se rencontre quelqu’un entre ces trois pour qui elle puisse prendre quelque inclination , elle l’épousera. Ils obéissent, et lui nomment D. Manrique de Lare, D. Lope de Gusman , et D. Alvar de Lune, qui, bien que passionné pour la princesse D. Elvire, eût cru taire une lâcheté et offenser sa reine , s’il eut rejeté l’honneur

ARGUMENT

qu’il recevait de son pays par cette nomination. D'autre côté, les Aragonais , ennuyés de la tyrannie de D. Carcie et de D. Rami.re, con iils , les chassent de Saragosse , et, les ayant assiégés dans la forteresse de jaca, envoient des députés à leurs princesses, réfugiées en Castille , pour les prier de revenir prendre possession d’un royaume qui leur appartenait. Depuis leur départ, ces deux tyrans ayant été tués en la prise de Jaca, D. Raymond , qu’ils y tenaient prisonnier depuis six ans , apprend à ces peuples que D. Sanche, leur prince, était vivant, et part aussitôt pour le chercher à Bubierça, où il apprend que le pêcheur, qui le croyait son iils , l’avait perdu depuis huit ans , et l’était aile chercher en Castille, sur quelques nouvelles qu’il en avait eues par un soldat qui avait servi sous lui contre les Maures. Il pousse aussitôt de ce côté-là, et joint les députés comme ils étaient prèsd’arriver. C’est par son arrivée que l’aventurier Carlos est reconnu pour le prince D. Sanche ; après quoi la reine D. Isabelle se donne à lui, du consentement même des trois que ses étals lui avaient nommés; et D. Alvar en obtient la princesse D. FT vire , qui , par cette reconnaissance, se trouve être sa sœur.

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