D. LÉONOR, D. ELVIRE
D. LÉONOR
Après tant de malheurs , enfin le ciel propice 1 S’est résolu , ma fille , à nous faire justice :
Notre Aragon , pour nous presque tout révolté ,
Knlève à nos tyrans ce qu’ils nous ont ôté ,
i On a déjà observé qu’il ne faut jamais manquer à la grande loi de faire connaître d’abord ses personnages et le lieu où ils sont. Voilà une mère et une fille dont on ne connaît les noms que dans la liste imprimée des acteurs. Comment les deviner? Comment savoir que la scène est à Valladolid? On ne sait pas non plus quelle est cette reine de Castille dont on parle. Si votre sujet est grand et connu, comme la mort de Pompée , vous pouvez tout d’un coup entrer en matière ; les spectateurs sont au fait, l’action commence dès le premier vers, sans obscurité : mais si les héros de votre pièce sont tout nouveaux pour les spectateurs, faites connaître dès les premiers vers leurs noms, leurs intérêts, l’endroit où ils parlent. (V.)
DON SANCHK.
Brise les fers honteux de leurs injustes chaînes ,
Se remet sous nos lois , et reconnaît ses reines ; ht par ses députés , qu’aujourd’hui l’on attend,
Rend d’un si long exil le retour éclatant.
Comme nous, la Castille attend cette journée Qui lui doit de sa reine assurer l’hyménée :
Nous l’allons voir ici faire choix d’un époux.
Que ne puis-je , ma fille , en dire autant de vous ! Nous allons en des lieux sur qui vingt ans d’absence Nous laissent une faible et douteuse puissance :
Le trouble règne encor où vous devez régner;
Le peuple vous rappelle , et peut vous dédaigner,
Si vous ne lui portez , au retour de Castille ,
Que l’avis d’une mère , et le nom d’une fille.
D’un mari valeureux les ordres et le bras Sauraient bien mieux que nous assurer vos États, ht par des actions nobles , grandes et belles ,
Dissiper les mutins , et dompter les rebelles.
Vous ne pouvez manquer d’amants dignes de vous; On aime votre sceptre , on vous aime ; et sur tous ,
Du comte don Alvar la vertu non commune Vous aima dans l’exil et durant l’infortune.
Qui vous aima sans sceptre , et se fit votre appui , Quand vous le recouvrez , est bien digne de lui.
Ce comte est généreux , et me l’a fait paraître ;
Aussi le ciel pour moi l’a voulu reconnaître,
Puisque les Castillaus l’ont mis entre les trois Dont à leur grande reine ils demandent le choix ;
Et comme ses rivaux lui cèdent en mérite ,
Un espoir à présent plus doux le sollicite :
11 régnera sans nous. Mais , madame, après tout, Savez- vous à quel choix l’Aragon se résout ,
Et quels troubles nouveaux j’y puis faire renaître,
S’il voit que je lui mène un étranger pour maître ? Montons, de grâce, au trône; et de là beaucoup mieux Sur le choix d’un époux nous baisserons les yeux.
D. LÉONOR
Vous les abaissez trop ; une secrète flamme A déjà malgré moi fait ce choix dans votre âme :
De l'inconnu Carlos l’éclatante valeur