ACTE 11, SCENE ï
Vois par là ce que c’est, Blanche, que d’être reine : Comptable de moi-même au nom de souveraine ,
Et sujette à jamais du trône où je me voi ,
Je puis tout pour tout autre, et ne puis rien pour moi.
O sceptres ! s’il est vrai que tout vous soit possible , Pourquoi ne pouvez-vous rendre un cœur insensible? Pourquoi permettez-vous qu’il soit d’autres appas,
Ou que Ton ait des yeux pour ne les croire pas?
BLANCHE
Je présumais tantôt que vous les alliez croire ;
J’en ai plus d’une fois tremblé pour votre gloire.
Ce qu’à vos trois amants vous avez fait jurer Au choix de don Carlos semblait tout préparer :
Je le nommais pour vous. Mais enfin par l’issue Ma crainte s’est trouvée heureusement déçue;
L’effort de votre amour a su se modérer;
Vous l’avez honoré sans vous déshonorer,
Et satisfait ensemble, en trompant mon attente,
La grandeur d’une reine et l’ardeur d’une amante.
D. ISABELLE
Dis que , pour honorer sa générosité ,
Mon amour s’est joué de mon autorité,
Et qu’il a fait servir , en trompant ton attente ,
Le pouvoir de la reine au courroux de l’amante.
D’abord par ce discours , qui t’a semblé suspect ,
Je voulais seulement essayer leur respect,
Soutenir jusqu’au bout la dignité de reine;
Et comme enfin ce choix me donnait de la peine,
Perdre quelques moments , choisir un peu plus tard : J’allais nommer pourtant, et nommer au hasard :
Mais tu sais quel orgueil ont lors montré les comtes , Combien d’affronts pour lui, combien pour moi de hontes. Certes , il est bien dur à qui se voit régner De montrer quelque estime , et la voir dédaigner.
Sous ombre de venger sa grandeur méprisée ,
L’amour à la faveur trouve une pente aisée :
A l’intérêt du sceptre aussitôt attaché ,
Il agit d’autant plus qu’il se croit bien caché ,
Et s’ose imaginer qu’il ne fait rien paraître Que ce change de nom 11e fasse méconnaître.
J’ai fait Carlos marquis, et comte, et gouverneur;
DON S ANCHE
Il doit à ses jaloux tous ces titres d’honneur :
M’en voulant faire avare , ils m’en faisaient prodigue Ce torrent grossissait , rencontrant cette digue : C’était plus les punir que le favoriser.
L’amour me parlait trop , j’ai voulu l’amuser ;
Par ces profusions j’ai cru le satisfaire,
Et l’ayant satisfait, l’obliger à se taire ;
Mais, hélas! en mon cœur il avait tant d’appui ,
Que je n’ai pu jamais prononcer contre lui ,
Et n’ai mis en ses mains ce don du diadème Qu’afin de l’obliger à s’exclure lui-même.
Ainsi , pour apaiser les murmures du cœur,
Mon refus a porté les marques de faveur ;
Et , revêtant de gloire un invisible outrage ,
De peur d’en faire un roi je l’ai fait davantage :
Outre qu’indifférente aux vœux de tous les trois J’espérais que l’amour pourrait suivre son choix ,
Et que le moindre d’eux de soi-même estimable Recevrait de sa main la qualité d’aimable.
Voilà , Blanche, où j’en suis; voilà ce que j’ai fait V oilà les vrais motifs dont tu voyais l’effet :
Car mon âme pour lui , quoique ardemment pressée , Ne saurait se permettre une indigne pensée;
Et je mourrais encore avant que m’accorder Ce qu’en secret mon cœur ose me demander.
Mais enfin je vois bien que je me suis trompée De m’en être remise à qui porte une épée ,
Et trouve occasion , dessous cette couleur,
De venger le mépris qu’on fait de sa valeur.
Je devais par mon choix étouffer cent querelles;
Et l’ordre que j’y tiens en forme de nouvelles ,
Et jette entre les grands, amoureux de mon rang,
Une nécessité de répandre du sang.
Mais j’y saurai pourvoir.