‹ Théâtre de Pierre et de Thomas CorneilleChapitre 143 sur 417 · ACTE 11, SCENE ï · texte numérisé non relu

ACTE 11, SCENE ï

Vois par là ce que c’est, Blanche, que d’être reine : Comptable de moi-même au nom de souveraine ,

Et sujette à jamais du trône où je me voi ,

Je puis tout pour tout autre, et ne puis rien pour moi.

O sceptres ! s’il est vrai que tout vous soit possible , Pourquoi ne pouvez-vous rendre un cœur insensible? Pourquoi permettez-vous qu’il soit d’autres appas,

Ou que Ton ait des yeux pour ne les croire pas?

BLANCHE

Je présumais tantôt que vous les alliez croire ;

J’en ai plus d’une fois tremblé pour votre gloire.

Ce qu’à vos trois amants vous avez fait jurer Au choix de don Carlos semblait tout préparer :

Je le nommais pour vous. Mais enfin par l’issue Ma crainte s’est trouvée heureusement déçue;

L’effort de votre amour a su se modérer;

Vous l’avez honoré sans vous déshonorer,

Et satisfait ensemble, en trompant mon attente,

La grandeur d’une reine et l’ardeur d’une amante.

D. ISABELLE

Dis que , pour honorer sa générosité ,

Mon amour s’est joué de mon autorité,

Et qu’il a fait servir , en trompant ton attente ,

Le pouvoir de la reine au courroux de l’amante.

D’abord par ce discours , qui t’a semblé suspect ,

Je voulais seulement essayer leur respect,

Soutenir jusqu’au bout la dignité de reine;

Et comme enfin ce choix me donnait de la peine,

Perdre quelques moments , choisir un peu plus tard : J’allais nommer pourtant, et nommer au hasard :

Mais tu sais quel orgueil ont lors montré les comtes , Combien d’affronts pour lui, combien pour moi de hontes. Certes , il est bien dur à qui se voit régner De montrer quelque estime , et la voir dédaigner.

Sous ombre de venger sa grandeur méprisée ,

L’amour à la faveur trouve une pente aisée :

A l’intérêt du sceptre aussitôt attaché ,

Il agit d’autant plus qu’il se croit bien caché ,

Et s’ose imaginer qu’il ne fait rien paraître Que ce change de nom 11e fasse méconnaître.

J’ai fait Carlos marquis, et comte, et gouverneur;

DON S ANCHE

Il doit à ses jaloux tous ces titres d’honneur :

M’en voulant faire avare , ils m’en faisaient prodigue Ce torrent grossissait , rencontrant cette digue : C’était plus les punir que le favoriser.

L’amour me parlait trop , j’ai voulu l’amuser ;

Par ces profusions j’ai cru le satisfaire,

Et l’ayant satisfait, l’obliger à se taire ;

Mais, hélas! en mon cœur il avait tant d’appui ,

Que je n’ai pu jamais prononcer contre lui ,

Et n’ai mis en ses mains ce don du diadème Qu’afin de l’obliger à s’exclure lui-même.

Ainsi , pour apaiser les murmures du cœur,

Mon refus a porté les marques de faveur ;

Et , revêtant de gloire un invisible outrage ,

De peur d’en faire un roi je l’ai fait davantage :

Outre qu’indifférente aux vœux de tous les trois J’espérais que l’amour pourrait suivre son choix ,

Et que le moindre d’eux de soi-même estimable Recevrait de sa main la qualité d’aimable.

Voilà , Blanche, où j’en suis; voilà ce que j’ai fait V oilà les vrais motifs dont tu voyais l’effet :

Car mon âme pour lui , quoique ardemment pressée , Ne saurait se permettre une indigne pensée;

Et je mourrais encore avant que m’accorder Ce qu’en secret mon cœur ose me demander.

Mais enfin je vois bien que je me suis trompée De m’en être remise à qui porte une épée ,

Et trouve occasion , dessous cette couleur,

De venger le mépris qu’on fait de sa valeur.

Je devais par mon choix étouffer cent querelles;

Et l’ordre que j’y tiens en forme de nouvelles ,

Et jette entre les grands, amoureux de mon rang,

Une nécessité de répandre du sang.

Mais j’y saurai pourvoir.

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