ACTE II, SCÈNE II
Je puis, de tant d’attraits, l’âme toute ravie,
Sur l’heur de votre époux jeter un œil d’envie;
Je puis contre le ciel en secret murmurer De n’être pas né roi pour pouvoir espérer ;
Et , les yeux éblouis de cet éclat suprême ,
Baisser soudain la vue, et rentrer en moi-même : Mais que je laisse aller d’ambitieux soupirs ,
Un ridicule espoir, de criminels désirs !
Je vous aime, madame, et vous estime en reine;
Et quand j’aurais des feux dignes de votre haine,
Si votre âme , sensible à ces indignes feux ,
Se pouvait oublier jusqu’à souffrir mes vœux ;
Si , par quelque malheur que je ne puis comprendre, Du trône jusqu’à moi je la voyais descendre , Commençant aussitôt à vous moins estimer,
Je cesserais sans doute aussi de vous aimer.
L’amour que j’ai pour vous est tout à votre gloire : Je ne vous préténds point pour fruit de ma victoire Je combats vos amants , sans dessein d’acquérir Que l’heur d’en faire voir le plus digne, et mourir ; Et tiendrais mon destin assez digne d'envie,
S’il le faisait connaître aux dépens de ma vie. Serait-ce à vos faveurs répondre pleinement,
Que hasarder ce choix à mon seul jugement?
Il vous doit un époux , à la Castille un maître :
Je puis en mal juger, je puis les mal connaître.
Je sais qu’ainsi que moi le démon des combats Peut donner au moins digne et vous et vos États; Mais du moins si le sort des armes journalières En laisse par ma mort de mauvaises lumières .
Elle m’en ôtera la honte et le regret ;
Et même, si votre âme en aime un en secret,
Et que ce triste choix rencontre mal le vôtre ,
Je ne vous verrai point , entre les bras d’un autre , Reprocher à Carlos par de muets soupirs Qu’il est l’unique auteur de tous vos déplaisirs. »
D. ISABELLE
Ne cherchez point d’excuse à douter de ma flamme. Marquis ; je puis aimer, puisqu’enfm je suis femme; Mais si j’aime, c’est mal me faire votre cour Qu*e\poser ap trépas l’objet de m^n amour ;
ton
DON SANCHE
Et toute votre ardeur se serait modérée A m’avoir dans ce doute assez considérée :
Je le veux éclaircir, et vous mieux é’clairer,
Afin de vous apprendre à me considérer.
Je ne le cèle point ; j’aime , Carlos , oui , j’aime ;
Mais l’amour de l’État , plus fort que de moi-même , Cherche, au lieu de l’objet le plus doux à mes >eux , Le plus digne héros de régner en ces lieux ;
Et, craignant que mes feux osassent me séduire,
J’ai voulu m’en remettre à vous pour m’en instruire. Mais je crois qu’il suffit que cet objet d’amour Perde le trône et moi , sans perdre encor le jour :
Et mon cœur qu’on lui vole en souffre assez d’alarmes , Sans que sa mort pour moi me demande des larmes.
CARLOS
Ah î si le ciel tantôt me daignait inspirer En quel heureux amant je vous dois révérer,
Que par une facile et soudaine victoire...
D. ISABELLE
Ne pensez qu’à défendre et vous et votre gloire.
Quel qu’il soit , les respects qui l’auraient épargné Lui donneraient un prix qu’il aurait mal gagné ;
Et céder à mes feux plutôt qu’à son mérite Ne serait que me rendre au juge que j’évite.
Je n’abuserai point du pouvoir absolu Pour défendre un combat entre vous résolu ;
Je blesserais par là l’honneur de tous les quatre :
Les lois vous l’ont permis , je vous verrai combattre ; C’est à moi , comme reine , à nommer le vainqueur. Dites-moi , cependant , qui montre plus de cœur ?
Qui des trois le premier éprouve la fortune ?
CARLOS
Don Alvar.
D. ISABELLE
Don Alvar ’
CARLOS
Oui, don Alvar de Lune.
D. ISABELLE
On dit qu’il aime ailleurs.
CARLOS
On le dit ; mais en fia