SCÈNE y
EODOGUNE, LAON ICE.
RODOGUNE
je ne sais quel malheur aujourd’hui me menace.
Et coule dans ma joie une secrète glace :
Je tremble, Laonice, et te voulais parler,
Ou pour chasser ma crainte ou pour m’en consoler T.
LAONICE
Quoi î madame , en ce jour pour \ous si plein de gloire?
RODOGUNE
Ce jour m’en promet tant que j’ai peine à tout croire.
La fortune me traite avec trop de respect ;
Et le trône et l’hymen , tout me devient suspect.
L hymen semble à mes yeux cacher quelque supplice,
Le trône sous mes pas creuser un précipice ;
Je vois de nouveaux fers après les miens brisés ,
Et je prends tous ces biens pour des maux déguisés :
En un mot , je crains tout de l’esprit de la reine.
LAONICE
La paix qu’elle a jurée en a calmé la haine 1 2.
RODOGUNE
La haine entre les grands se calme rarement ;
La paix souvent n’y sert que d’un amusement ;
Et, dans l’État où j’entre , à te parler sans feinte ,
Elle a lieu de me craindre, et je crains cette crainte.
Non qu’enfin je ne donne au bien des deux États Ce que j’ai dû de haine à de tels attentats 3 :
J’oublie et pleinement toute mon aventure ;
Mais une grande offense est de cette nature,
1 Cet en se rapporte à la crainte par la phrase : il semble qu’elle veuille se consoler de sa crainte. Il faut éviter soigneusement ces amphibologies. (V.)
2 On ne doit jamais se servirde la particule en dans ce cas-ci; il fallait : la paix qu'elle a jurée a dû calmer sa haine.
3 Elle n’a point parlé de ces attentats : l’auteur les a en vue; il répond à son idùe ; mais Rodogune , par ce mot teJs, suppose qu’elle a dit ce qu'elle n’a point dit. Cependant le spectateur est si instruit des attentats de Cléopâtre , qu’il entend aisément ce que Rodogune veut dire. Je ne remarque cette négligence , très-légère , que pour faire voir combien l’exactitude du style est nécessaire. (V.)
RODOGUNE
Que toujours son auteur impute à l’offensé s Uu vif ressentiment dont il le croit blessé ;
Et, quoiqu’en apparence on les réconcilie,
Il le craint , il le hait, et jamais ne s’y fie;
Et, toujours alarmé de cette illusion ,
Sitôt qu’il peut le perdre il prend l’occasion.
Telle est pour moi la reine.
LAON’ICE
Ah î madame , je jure
Que par ce faux soupçon vous lui faites injure. Vous de\i;z oublier un désespoir jaloux Où força son courage un infidèle époux \
Si , teinte de son sang et toute furieuse ,
Elle vous traita lors en rivale odieuse , L’impétuosité d’un premier mouvement Engageait sa vengeance à ce dur traitement;
11 fallait un prétexte à vaincre sa colère ,
Il y fallait du temps; et , pour ne rien vous taire, Quand je me dispensais à lui mal obéir 3,
Quand en votre faveur je semblais la trahir, Peut-être qu’en son cœur plus douce et repentie 1 2 Elle en dissimulait la meilleure partie ;
Que , se voyant tromper , elle fermait les yeux ,
Et qu’un peu de pitié la satisfaisait mieux.
A présent que l’amour succède à la colère ,
Elle ne vous voit plus qu’avec des yeux de mère ;
1 Rodogune se plaiguant de Cléopâtre, et exprimant ce qu’elle craint d’un tel caractère, ferait bien plus d’effet qu’une dissertation. Peut-être que Corneille a voulu préparer un peu par ce ton politique la proposi* tion atroce que fera Rodogune à ses amants ; mais aussi toutes ces sentences, dans le goût de Machiavel , ne préparent point aux tendresses de l’amour, et à ce caractère d’innocence timide que Rodogune prendra bientôt : cela fait voir combien cette pièce était difficile à faire , et de quel embarras l’auteur a eu à se tirer. (V.)
2 Oublier un désespoir , et un désespoir jaloux , où un infidèle époux a forcé son courage ! Presque toutes les scènes de ce premier acte sont remplies de barbarismes ou de solécismes intolérablcs.(V.)
3 Ce vers n’est pas français : on se dispense d’une chose , et non à une chose. (V.)
* Repentie ne l’est pas non plus, du moins aujourd’hui : on ne peut pas d.tc cette princesse repentie. Mais pourquoi n’cmploierions-nous pas une expression nécessaire, dont l’équivalent est reçu dan9 toutes les langues de l’Europe? (V.)