ACTE I, SCÈNE
Tour armer votre cœur contre un si triste sort.
Malgré l’éclat du trône et l’amour d’une femme, raisons si bien régner l’amitié sur notre âme ,
Qu’étouffant dans leur perte un regret suborneur,
Dans le bonheur d’un frère on trouve son bonheur.
Ainsi ce (pii jadis perdit Thèbes et Troie
Dans nos cœurs mieux unis ne versera que joie 1 :
Ainsi notre amitié, triomphante à son tour,
Vaincra la jalousie en cédant à l’amour ;
Et , de notre destin bravant l’ordre barbare,
Trouvera des douceurs aux maux qu’il nous prépare.
ANTIOGHUS.
Le pourrez- vous , mon frère?
SÉLELCUS.
Ah î que vous me pressez!
Je le voudrai du moins , mon frère , et c’est assez ;
Et ma raison sur moi gardera tant d’empire,
Que je désavouerai mon cœur s’il en soupire.
ANTIOCHCS.
J 'embrasse comme vous ces nobles sentiments.
Mais allons leur donner le secours des serments ,
Afin qu’étant témoins de l’amitié jurée ,
Les dieux contre un tel coup assurent sa durée.
SÉLEECUS.
Allons , allons l’étreindre au pied de leurs autels.
Par des liens sacrés et des nœuds immortels.
1 Ne versera que joie ne se dirait pas aujourd'hui. La scène est belle pour le fond, et les sentiments l’embellissent encore. On demande à présent un style plus châtié, plus élégant, plus soutenu: on ne pardonne plus ce qu'on pardonnait à un grand homme qui avait ouvert la carrière.
Quand des pièces romanesques réussissent de nos jours au théâtre par les situations , si clics fourmillent de barbarismes, d’obscurités, de vers dtrrs , elles sont regardées par les connaisseurs comme de très-mauvais ouvrages. Je crois que, malgré tous ses défauts , cette scène doit toujours réussir au théâtre. L’amitié tendre des deux frères touche d’abord ; on excuse leur dessein de céder le trône, pâme qu’ils sont jeunes, et qu’on pardonne tout à la jeunesse passionnée et sans expérience, mais surtout parce que leur droit au trône est incertain. La bonne foi avec laquelle ces princes se parlent doit plaire au public. Leurs réflexions, que Uodogune doit appartenir à celui qui sera nommé roi , forment tout d’un coup le nœud de la pièce; et le triomphe de l’amitié sur l'auiour et sur l’ambition tinit cette scène parfaitement. (V.)
If;
RODOGUNE
Sur nous à main armée il fond en diligence,
Nous surprend , nous assiégé, et fait un tel effort ,
Que, la ville aux abois, on lui parle d’accord.
11 veut fermer l’oreille, enflé de l’avantage 1 2 ;
Mais , voyant parmi nous Rodogune en otage ,
Enfin il craint pour elle , et nous daigne écouter ;
Et c’est ce qu’aujourd’hui l’on doit exécuter J.
La reine de l’Égypte a rappelé nos princes,
Pour remettre à l’aîné son trône et ses provinces.
Rodogune a paru , sortant de sa prison ,
Comme un soleil levant dessus notre horizon.
Le Partlie a décampé 3 4 , pressé par d’autres guerres Contre l’Arménien qui ravage ses terres;
D’un ennemi cruel il s’est fait notre appui ;
La paix finit la haine, et, pour comble aujourd’hui,
Dois-je dire de bonne ou mauvaise fortune ?
Nos deux princes tous deux adorent Rodogune.
* T1MAGÈNE.
Sitôt qu’ils ont paru tous deux en cette cour,
Ils ont vu Rodogune , et j’ai vu leur amour ;
Mais comme étant rivaux nous les trouvons à plaindre, Connaissant leur vertu je n’en vois rien à craindre.
Pour vous, qui gouvernez cet objet de leurs vœux...
LAONICE
Je n’ai point encor vu qu’elle aime aucun des deux.
TIMAGÈNE
Vous me trouvez mal propre à cette confidence,
Et peut-être à dessein je la vois qui s’avance L Adieu : je dois au rang qu’elle est prête à tenir Du moins la liberté de vous entretenir.
1 Ce mot indéfini de l’avantage ne peut être admis ici : il laut deasi avantage, ou de son avantage . iV.)
2 Cela est louche et obscur; il semble qu’on aille exécuter ce qu*on a écouté. (V.)
3 Expressions trop négligées ; mais il y a un grand germe d’intérét dans la situation que Timagène expose. 11 eût été à désirer que les détails eussent été exprimés avec plus d’élégance: on a remarqué déjà que Racine est le premier qui ait eu ce talent. (V.)
4 A quel dessein? (V.)