‹ Théâtre de Pierre et de Thomas CorneilleChapitre 155 sur 417 · ACTE III, SCÈNE IV · texte numérisé non relu

ACTE III, SCÈNE IV

Ne sera sons ce nom que mon premier sujet ;

Mais je ne me plais pas à contraindre personne ,

Et moins que tous un cœur à qui ie mien se donne. Répondez donc tous deux : n’y consentez-vous pas ?

D. MANRIQUE

Oui , madame , aux plus longs et plus cruels trépas , Plutôt qu’à voir jamais de pareils hyménées Ternir en un moment l’éclat de mille années.

Ne cherchez point par là cette union d’esprits :

Votre sceptre , madame , est trop cher à ce prix ;

Et jamais...

D. ISABELLE

Ainsi donc vous me faites connaître Que ce que je l’ai fait il est digne de l’être,

Que je puis suppléer l’obscurité du sang?

D. MANRIQUE

Oui , bien pour l’élever jusques à notre rang.

Jamais un souverain ne doit compte à personne Des dignités qu’il fait , et des grandeurs qu’il donne :

S’il est d’un sort indigne ou l’auteur ou l’appui ,

Comme il le fait lui seul, la honte est toute à lui.

Mais disposer d’un sang que j’ai reçu sans tache î Avant que le souiller il faut qu’on me l’arrache;

J’en dois compte aux aïeux dont il est hérité ,

A toute leur famille, à la postérité.

D. ISABELLE

Et moi , Manrique , et moi , qui n’en dois aucun compte , J’en disposerai seule , et j’en aurai la honte.

Mais quelle extravagance a pu vous figurer Que je me donne à vous pour vous déshonorer,

Que mon sceptre en vos mains porte quelque infamie?

Si je suis jusque-là de moi-même ennemie,

En quelle qualité , de sujet , ou d’amant ,

M’osez-vous expliquer ce noble sentiment ?

Ah! si vous n’apprenez à parler d’autre sorte...

D. LOPE

Madame, pardonnez à l’ardeur qui l’emporte;

Il devait s’excuser avec plus de douceur.

Nous avons, en effet , l’un et l’autre une sœur ;

Mais, si j’ose en parler avec quelque franchise,

A d’autres qu’au marquis l’une et l’autre est promise.

DON SANCHE

J). ISABELLE

A qui , don Lope ?

D. MANRJQUE.

A moi, madame.

1) . ISABELLE

Et l’autre?

D. LOPE

A moi.

D. ISABELLE

J’ai donc tort parmi vous de vouloir faire un roi.

Allez , heureux amants , allez voir vos maîtresses ;

Et , parmi les douceurs de vos dignes caresses N’oubliez pas de dire à ces jeunes esprits Que vous faites du trône un généreux mépris.

Je vous l’ai déjà dit , je ne force personne ,

Et rends grâce à l’État des amants qu’il me donne.

D. LOPE

Écoutez-nous, de grâce.

Et que me direz-vous ?

Que la constance est belle au jugement de tous ?

Qu’il n’est point de grandeurs qui la doivent séduire? Quelques autres que vous m’en sauront mieux instruire; Et, si cette vertu ne se doit point forcer,

Peut-être qu’à mon tour je saurai l’exercer.

D. LOPE

Exercez-la , madame , et souffrez qu’on s’explique.

Vous connaîtrez du moins don Lope et don Manrique, Qu’un vertueux amour qu’ils ont tous deux pour vous , Ne pouvant rendre heureux sans en faire un jaloux , Porte à tarir ainsi la source des querelles Qu’entre les grands rivaux on voit si naturelles.

Ils se sont l’un à l’autre attachés par ces nœuds Qui n’auront leur effet que pour le malheureux :

Il me devra sa sœur , s’il faut qu’il vous obtienne ;

Et si je suis à vous , je lui devrai la mienne.

Celui qui doit vous perdre , ainsi , malgré son sort ,

A s’approcher de vous fait encor son effort :

Ainsi , pour consoler l’une ou l’autre infortune ,

L’Une et l’autre est promise, et nous n’en devons qu’une Nous ignorons laquelle ; et vous la choisirez ,

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