ACTE III, SCÈNE IV
Ne sera sons ce nom que mon premier sujet ;
Mais je ne me plais pas à contraindre personne ,
Et moins que tous un cœur à qui ie mien se donne. Répondez donc tous deux : n’y consentez-vous pas ?
D. MANRIQUE
Oui , madame , aux plus longs et plus cruels trépas , Plutôt qu’à voir jamais de pareils hyménées Ternir en un moment l’éclat de mille années.
Ne cherchez point par là cette union d’esprits :
Votre sceptre , madame , est trop cher à ce prix ;
Et jamais...
D. ISABELLE
Ainsi donc vous me faites connaître Que ce que je l’ai fait il est digne de l’être,
Que je puis suppléer l’obscurité du sang?
D. MANRIQUE
Oui , bien pour l’élever jusques à notre rang.
Jamais un souverain ne doit compte à personne Des dignités qu’il fait , et des grandeurs qu’il donne :
S’il est d’un sort indigne ou l’auteur ou l’appui ,
Comme il le fait lui seul, la honte est toute à lui.
Mais disposer d’un sang que j’ai reçu sans tache î Avant que le souiller il faut qu’on me l’arrache;
J’en dois compte aux aïeux dont il est hérité ,
A toute leur famille, à la postérité.
D. ISABELLE
Et moi , Manrique , et moi , qui n’en dois aucun compte , J’en disposerai seule , et j’en aurai la honte.
Mais quelle extravagance a pu vous figurer Que je me donne à vous pour vous déshonorer,
Que mon sceptre en vos mains porte quelque infamie?
Si je suis jusque-là de moi-même ennemie,
En quelle qualité , de sujet , ou d’amant ,
M’osez-vous expliquer ce noble sentiment ?
Ah! si vous n’apprenez à parler d’autre sorte...
D. LOPE
Madame, pardonnez à l’ardeur qui l’emporte;
Il devait s’excuser avec plus de douceur.
Nous avons, en effet , l’un et l’autre une sœur ;
Mais, si j’ose en parler avec quelque franchise,
A d’autres qu’au marquis l’une et l’autre est promise.
DON SANCHE
J). ISABELLE
A qui , don Lope ?
D. MANRJQUE.
A moi, madame.
1) . ISABELLE
Et l’autre?
D. LOPE
A moi.
D. ISABELLE
J’ai donc tort parmi vous de vouloir faire un roi.
Allez , heureux amants , allez voir vos maîtresses ;
Et , parmi les douceurs de vos dignes caresses N’oubliez pas de dire à ces jeunes esprits Que vous faites du trône un généreux mépris.
Je vous l’ai déjà dit , je ne force personne ,
Et rends grâce à l’État des amants qu’il me donne.
D. LOPE
Écoutez-nous, de grâce.
Et que me direz-vous ?
Que la constance est belle au jugement de tous ?
Qu’il n’est point de grandeurs qui la doivent séduire? Quelques autres que vous m’en sauront mieux instruire; Et, si cette vertu ne se doit point forcer,
Peut-être qu’à mon tour je saurai l’exercer.
D. LOPE
Exercez-la , madame , et souffrez qu’on s’explique.
Vous connaîtrez du moins don Lope et don Manrique, Qu’un vertueux amour qu’ils ont tous deux pour vous , Ne pouvant rendre heureux sans en faire un jaloux , Porte à tarir ainsi la source des querelles Qu’entre les grands rivaux on voit si naturelles.
Ils se sont l’un à l’autre attachés par ces nœuds Qui n’auront leur effet que pour le malheureux :
Il me devra sa sœur , s’il faut qu’il vous obtienne ;
Et si je suis à vous , je lui devrai la mienne.
Celui qui doit vous perdre , ainsi , malgré son sort ,
A s’approcher de vous fait encor son effort :
Ainsi , pour consoler l’une ou l’autre infortune ,
L’Une et l’autre est promise, et nous n’en devons qu’une Nous ignorons laquelle ; et vous la choisirez ,