‹ Théâtre de Pierre et de Thomas CorneilleChapitre 159 sur 417 · ACTE III, SCÈNE VI · texte numérisé non relu

ACTE III, SCÈNE VI

11 aime en lieu plus haut que n’est ce qu’il refuse ;

Et si je ne craignais votre juste courroux ,

J’oserais deviner, madame, que c’est vous.

D. ISABELLE

Ah ! ce n’est pas pour moi qu’il est si téméraire ; Tantôt dans ses respects j’ai trop vu le contraire :

Si l’éclat de mon sceptre avait pu le charmer ,

Il ne m’aurait jamais défendu de l’aimer.

S’il aime en lieu si haut , il aime done El vire ;

Il doit l’accompagner jusque dans son empire ;

Et fait à mes amants ces défis généreux ,

Non pas pour m’acquérir, mais pour se venger d’eux.

Je l’ai donc agrandi pour le voir disparaître ,

Et qu’une reine , ingrate à l’égal de ce traître , M’enlève, après vingt ans de refuge en ces lieux ,

Ce qu’avait mon État de plus doux à mes yeux !

Non , j’ai pris trop de soin de conserver sa vie.

Qu’il combatte, qu’il meure, et j’en serai ravie.

Je saurai par sa mort à quels vœux m’engager ,

Et j’aimerai des trois qui m’en saura venger.

BLANCHE

Que vous peut offenser sa flamme ou sa retraite 9 Puisque vous n’aspirez qu’à vous en voir défaite?

Je ne sais pas s’il aime ou done Elvire ou vous,

Mais je ne comprends point ce mouvement jaloux.

D. ISABELLE

Tu ne le comprends point ! et c’est ce qui m’étonne : Je veux donner son cœur, non que son cœur le donne; Je veux que son respect l’empêohe de m’aimer,

Non des flammes qu’une autre a su mieux allumer :

Je veux bien plus; qu’il m’aime , et qu’un juste silence Fasse à des feux pareils pareille violence ;

Que l’inégalité lui donne même ennui ;

Qu’il souffre autant pour moi que je souffre pour lui ; Que par le seul dessein d’affermir sa fortune ,

Et non point par amour, il se donne à quelqu’une ;

Que par mon ordre seul il s’y laisse obliger;

Que ce soit m’obéir, et non me négliger;

Et que, voyant ma flamme à l’honorcr trop prompte ,

Il m’ôte de péril sans me faire de honte.

Car enfin il l’a vue, et la connaît trop bien ;

DON SANCHE

Mais ij aspire au trône , et ce n’est pas au mien ;

J] ine préfère une autre, et cette préférence Forme de son respect la trompeuse apparence :

Faux respect qui me brave, et veut régner sans moi!

BLANCHE

Pour aimer doue Elvire , il n’est pas encor roi.

D. ISABELLE

Elle est reine , et peut tout sur l’esprit de sa mèie.

BLANCHE

Si ce n’est un faux bruit, le ciel lui rend un frère.

Don Sanche n’est point mort , et vient ici , dit-on , Avec les députés qu’on attend d’Aragon ;

C’est ce qu’en arrivant leurs gens ont fait entendre.

D. ISABELLE

blanche, s’il est ainsi, que d’heur j’en dois attendre! L’injustice du ciel , faute d’autres objets ,

Me forçait d’abaisser mes yeux sur mes sujets,

Ne voyant point de prince égal à ma naissance

Qui ne fût sous l’hymen, ou Maure , ou dans l’enfance :

Mais , s’il lui rend un frère , il m’envoie un époux.

Comtes, je n’ai plus d’yeux pour Carlos ni pour vous Et, devenant par là reine de ma rivale.

J’aurai droit d’empêcher qu’elle ne se ravale ;

Et 11e souffrirai pas qu’elle ait plus de bonheur Que ne m’en ont permis ces tristes lois d’honneur.

BLANCHE

La belle occasion que votre jalousie ,

Douteuse encor qu’elle est , a promptement saisie !

D. ISABELLE

Allons l’examiner, Blanche; et tâchons de voir Quelle juste espérance on peut en concevoir.

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