‹ Théâtre de Pierre et de Thomas CorneilleChapitre 160 sur 417 · D. LÉONOR, D. MANRIQUE, D. LOPE · texte numérisé non relu

D. LÉONOR, D. MANRIQUE, D. LOPE

D. MANRIQUE

Quoique l’espoir d’un trône et l’amour d’une reine Soient des biens que jamais on ne céda sans peine , Quoiqu’à l’un de nous deux elle ait promis sa foi , Nous cessons de prétendre où nous voyons un roi. Dans notre ambition nous savons, nous connaître;

Et , bénissant le ciel qui nous donne un tel maître, Ce prince qu’il vous rend après tant de travaux Trouve en nous des sujets, et non pas des rivaux : Heureux si l’Aragon , joint avec la Castille ,

Du sang de deux grands rois ne fait qu’une famille l Nous vous en conjurons , loin d’en être jaloux , Comme étant l’un et l’autre à l’État plus qu’à nous ; Et , tout impatients d’en voir la force unie Des Maures , nos voisins , dompter la tyrannie ,

Nous renonçons sans honte à ce choix glorieux ,

Qui d’une grande reine abaissait trop les yeux.

D. LÉONOR

La générosité de votre déférence ,

Comtes , flatte trop tôt ma nouvelle espérance :

D’un avis si douteux j’attends fort peu de fruit;

Et ce grand bruit enfin peut-être n’est qu’un bruit. Mais jugez-en tous deux , et me daignez apprendre Ce qu’avecque raison mon cœur en doit attendre.

Les troubles d’Aragon vous sont assez connus ;

Je vous en ai souvent tous deux entretenus ,

Et ne vous redis point quelles longues misères Chassèrent don Fernand du trône de ses pères.

11 y voyait déjà monter ses ennemis ,

Ce prince malheureux , quand j’accouchai d’un fils : On le nomma don Sanche ; et , pour cacher sa vie Aux barbares fureurs du traître don Garde ,

DON SANCHE

A peine eus-je loisir de lui dire un adieu ,

Qu’il le lit enlever sans me dire en quel lieu ;

Et je n’en pus jamais savoir que quelques marques, Pour reconnaître un jour le sang de nos monarques, ïrop inutiles soins contre un si mauvais sort ! Lui-même au bout d’un an m’apprit qu’il était mort. Quatre ans après il meurt , et me laisse une fille Dont je vins par son ordre accoucher en Castille.

Il me souvient toujours de ses derniers propos ;

Il mourut en mes bras avec ces trustes mots :

« Je meurs , et je vous laisse en un sort déplorable.

« Le ciel vous puisse un jour être plus favorable î « Don Raimond a pour vous des secrets importants ,

« Et vous les apprendra quand il en sera temps :

« Fuyez dans la Castille. » A ces mots il expire.

Et jamais don Raimond ne me voulut rien dire.

Je partis sans lumière en ces obscurités : j

Mais le voyant venir avec ces députés ,

Et que c’est par leurs gens que ce grand bruit éclate , (Voyez qu’en sa faveur aisément on se flatte ! )

J’ai cru que du secret le temps était venu ,

Et que don Sanche était ce mystère inconnu ;

Qu’il l’amenait ici reconnaître sa mère.

Hélas ! que c’est en vain que mon amour l’espère î A ma confusion ce bruit s’est éclairci ;

Bien loin de l’amener , ils le cherchent ici :

Voyez quelle apparence , et si cette province A jamais su le nom de ce malheureux prince.

n. LOPE.

Si vous croyez au nom , vous croirez son trépas ,

Et qu’on cherche don Sanche où don Sanche n’est pas Mais si vous en voulez croire la voix publique ,

Et que notre pensée avec elle s’explique ,

Ou le ciel pour jamais a repris ce héros ,

Ou cet illustre prince est le vaillant Carlos.

Nous le dirons tous deux , quoique suspects d’envie , C’est un miracle pur que -le cours de sa vie.

Cette haute vertu qui charme tant d’esprits,

Cette fière valeur qui brave nos mépris ,

Ce port majestueux qui , tout inconnu même ,

A plus d’accès que nous auprès du diadème;

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