‹ Théâtre de Pierre et de Thomas CorneilleChapitre 168 sur 417 · ACTE IV, SCÈNE V · texte numérisé non relu

ACTE IV, SCÈNE V

Je suis Sanche , madame , et né dans l’Aragon ,

Et je crois déjà voir sa malice funeste Détruire votre ouvrage en découvrant le reste ,

Et faire voir ici , par un honteux effet ,

Quel comte et quel marquis votre faveur a fait.

D. ISABELLE

Pourrais-je alors manquer de force ou de courage Pour empêcher le sort d’abattre mon ouvrage?

Ne me dérobez point ce qu’il ne peut ternir ;

Et la main qui l’a fait saura le soutenir.

Mais vous vous en formez une vaine menace

Pour faire un beau prétexte à l’amour qui vous chasse.

Je ne demande plus d’où partait ce dédain ,

Quand j’ai voulu vous faire un hymen de ma main. Allez dans T Aragon suivre votre princesse ,

Mais allez-y du moins sans feindre une faiblesse;

Et puisque ce grand cœur s’attache à ses appas , Montrez, en la suivant, que vous ne fuyez pas.

CARLOS

Ah ! madame , plutôt apprenez tous mes crimes ;

Ma tête est à vos pieds , s’il vous faut des victimes.

Tout chétif que je suis , je dois vous avouer Qu’en me plaignant du sort j’ai de quoi m’en louer :

S’il m’a fait en naissant quelque désavantage ,

11 m’a donné d’un roi le nom et le courage;

Et , depuis que mon cœur est capable d’aimer,

A moins que d’une reine, il n’a pu s’enflammer;

Voilà mon premier crime, et je ne puis vous dire Qui m’a fait infidèle , ou vous , ou donc Elvire;

Mais je sais que ce cœur, des deux parts engagé,

Se donnant à vous deux , ne s’est point partagé , Toujours prêt d’embrasser son service et le vôtre , Toujours prêt à mourir et pour l’une et pour l’autre. Pour n’en adorer qu’une , il eût fallu choisir ;

Et ce choix eût été du moins quelque désir ,

Quelque espoir outrageux d’être mieux reçu d’elle,

Et j’ai cru moins de crime à paraître infidèle.

Qui n’a rien à prétendre en peut bien aimer deux ,

Et perdre en plus d’un lieu des soupirs et des vœux ; Voilà mon second crime : et quoique ma souffrance Jamais à ce beau feu n’ait permis d’espérance ,

DON SANCHE

Je ne puis, sans mourir d’un désespoir jaloux,

Voir dans les bras d’un autre, ou done Elvire, ou vous. Voyant que votre choix m’apprêtait ce martyre,

Je voulais m’y soustraire en suivant done Elvire,

Et languir auprès d’elle, attendant que le sort,

Par un semblable hymen, m’eût envoyé la mort.

Depuis, l’occasjon, que vous-même avez faite,

M’a fait quitter le soin d’une telle retraite.

Ce trouble a quelque temps amusé ma douleur ;

J’ai cru par ses combats reculer mon malheur.

Le coup de votre perte est devenu moins rude,

Lorsque j’en ai vu l’heure en quelque incertitude,

Et que j’ai pu me faire une si douce loi

Que ma mort vous donnât un plus vaillant que moi.

Mais je n’ai plus, madame , aucun combat à faire.

Je vois pour vous don Sanche un époux nécessaire :

Car ce n’est point l’amour qui fait l’hymen des rois ;

Les raisons de l’État règlent toujours leur choix :

Leur sévère grandeur jamais ne se ravaie ,

Ayant devant les yeui un prince qui l’égale ;

Et , puisque le saint nœud qui le fait votre époux Arrête comme sœur done Elvire avec vous ,

Que je ne puis la voir sans voir ce qui me tue ,

Permettez que j’évite une fatale vue,

Et que je porte ailleurs les criminels soupirs D’un reste malheureux de tant de déplaisirs.

D. ISABELLE

Vous m’en dites assez pour mériter ma haine ,

Si je laissais agir les sentiments de reine ;

Par un trouble secret je les sens confondus :

Partez , je le consens, et ne les troublez plus.

Mais non : pour fuir don Sanche, attendez qu’on le voieP Ce bruit peut être faux, et me rendre ma joie.

Que dis-je? Allez, marquis, j’y consens de nouveau; Mais, avant que partir, donnez-lui mon anneau :

Si ce n’est toutefois une faveur trop grande Que pour tant de faveurs une reine demande.

CARLOS

Vous voulez que je meure, et je dois obéir,

Dût cette obéissance à mon sort me trahir :

Je recevrai pour grâce un si juste supplice.

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