SCÈNE PREMIÈRE
, CLÉOPÂTRE
Serments fallacieux, salutaire contrainte* ,
Que m’imposa la force et qu’accepta ma crainte , Heureux*déguisements d’un immortel courroux ,
Vains fantômes d’État , évanouissez-vous !
Si d’un péril pressant la terreur vous fit naître ,
Avec ce péril même il vous faut disparaître ,
Semblables à ces vœux dans l’orage formés ,
Qu’efface un prompt oubli quand les flots sont calmés.
Et vous, qu’avec tant d’art cette feinte a*voilée ,
Recours des impuissants , haine dissimulée 1 2 ,
Digne vertu des rois, noble secret de cour,
Éclatez, il est temps, et voici notre jour.
Montrons-nous toutes deux , non plus comme sujettes 3, Mais telle que je suis, et telle que vous êtes.
LePartlie est éloigné, nous pouvons tout oser :
Nous n’avons rien à craindre, et rien à déguiser;
Je hais, je règne encor. Laissons d’illustres marques4
1 Corneille reparaît ici dans toute sa pompe; l’éloquent Bossuet est le seul qui se soit servi après lui de cette belle épithète fallacieux. Pourquoi appauvrir la langue? Un mot consacré par Corneille et Bossuet peut-il être abandonné? Salutaire contrainte; il est difhcile d’expliquer comment une salutaire contrainte est un vain fantôme d’État : il manque là un peu de netteté et de naturel. (V.)
2 Recours des impuissants , éclatez , est une contradiction ;ear ce recours est la haine dissimulée , la dissimulation ; et c’est précisément ce qui n’éclate pas : le sens de tout cela est cessons de dissimuler , éclatons /mais ce sens est noyé dans des paroles qui semblent plus pompeuses que justes. (V.)
3 Qui sont ces deux? est-ce la haine dissimulée et Cléopâtre? voilà un assemblage bien extraordinaire! Comment Cléopâtre et sa haine sont-elles deux? comment sa haine est-elle sujette? C’est bien dommage que de si beaux morceaux soient si souvent défigurés par des tours si alambiqués. (V.)
-• Je hais, je règne encor, est un coup de pinceau bien fier; mais Ja's-
RODOGUNE
En quittant , s’il le faut, ce iiaut rang des monarques : Faisons-en avec gloire un départ éclatant ,
Et rendons-le funeste à celle qui l’attend.
C’est encor, c’est encor cette même ennemie Qui cherchait ses honneurs dedans mon infamie ,
Dont la haine à son tour croit me faire la loi ,
Et régner par mon ordre et sur vous et sur moi I.
Tu m’estimes bien lâche , imprudente rivale Si tu crois que mon cœur jusque-là se ravale ,
Qu’il souffre qu’un hymen qu’on t’a promis en vain Te mette ta vengeance et mon sceptre à la main.
Vois j usqu’où m’emporta l’amour du diadème ,
Vois quel sang il me coûte, et tremble pour toi-même : Tremble , te dis-je; et songe, en dépit du traité,
Que , pour t’en taire un don , je l’ai trop acheté.