‹ Théâtre de Pierre et de Thomas CorneilleChapitre 17 sur 417 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

, CLÉOPÂTRE

Serments fallacieux, salutaire contrainte* ,

Que m’imposa la force et qu’accepta ma crainte , Heureux*déguisements d’un immortel courroux ,

Vains fantômes d’État , évanouissez-vous !

Si d’un péril pressant la terreur vous fit naître ,

Avec ce péril même il vous faut disparaître ,

Semblables à ces vœux dans l’orage formés ,

Qu’efface un prompt oubli quand les flots sont calmés.

Et vous, qu’avec tant d’art cette feinte a*voilée ,

Recours des impuissants , haine dissimulée 1 2 ,

Digne vertu des rois, noble secret de cour,

Éclatez, il est temps, et voici notre jour.

Montrons-nous toutes deux , non plus comme sujettes 3, Mais telle que je suis, et telle que vous êtes.

LePartlie est éloigné, nous pouvons tout oser :

Nous n’avons rien à craindre, et rien à déguiser;

Je hais, je règne encor. Laissons d’illustres marques4

1 Corneille reparaît ici dans toute sa pompe; l’éloquent Bossuet est le seul qui se soit servi après lui de cette belle épithète fallacieux. Pourquoi appauvrir la langue? Un mot consacré par Corneille et Bossuet peut-il être abandonné? Salutaire contrainte; il est difhcile d’expliquer comment une salutaire contrainte est un vain fantôme d’État : il manque là un peu de netteté et de naturel. (V.)

2 Recours des impuissants , éclatez , est une contradiction ;ear ce recours est la haine dissimulée , la dissimulation ; et c’est précisément ce qui n’éclate pas : le sens de tout cela est cessons de dissimuler , éclatons /mais ce sens est noyé dans des paroles qui semblent plus pompeuses que justes. (V.)

3 Qui sont ces deux? est-ce la haine dissimulée et Cléopâtre? voilà un assemblage bien extraordinaire! Comment Cléopâtre et sa haine sont-elles deux? comment sa haine est-elle sujette? C’est bien dommage que de si beaux morceaux soient si souvent défigurés par des tours si alambiqués. (V.)

-• Je hais, je règne encor, est un coup de pinceau bien fier; mais Ja's-

RODOGUNE

En quittant , s’il le faut, ce iiaut rang des monarques : Faisons-en avec gloire un départ éclatant ,

Et rendons-le funeste à celle qui l’attend.

C’est encor, c’est encor cette même ennemie Qui cherchait ses honneurs dedans mon infamie ,

Dont la haine à son tour croit me faire la loi ,

Et régner par mon ordre et sur vous et sur moi I.

Tu m’estimes bien lâche , imprudente rivale Si tu crois que mon cœur jusque-là se ravale ,

Qu’il souffre qu’un hymen qu’on t’a promis en vain Te mette ta vengeance et mon sceptre à la main.

Vois j usqu’où m’emporta l’amour du diadème ,

Vois quel sang il me coûte, et tremble pour toi-même : Tremble , te dis-je; et songe, en dépit du traité,

Que , pour t’en taire un don , je l’ai trop acheté.

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