ACTE I, SCÈNE TL
Vous en avez bientôt oublié les maximes.
Reprenez un orgueil digne d’elle et de vous ;
Remplissez mieux un nom sous qui nous tremblons tous ; Et, sans plus l’abaisser à cette ignominie D’idolâtrer en vain la reine d’Arménie ,
Songez qu’il faut du moins, pour toucher votre cœur,
La fille d’un tribun ou celle d’un préteur ;
Que Rome vous permet cette haute alliance ,
Dont vous aurait exclu le défaut de naissance ,
Si l’honneur souverain de son adoption Ne vous autorisait à tant d’ambition.
Forcez, rompez, brisez de si honteuses chaînés;
Aux rois qu’elle méprise abandonnez les reines ;
Et concevez enfin des vœux plus élevés,
Pour mériter les biens qui vous sont réservés.
ATTALE
Si cet homme est à vous , imposez-lui silence ,
Madame, et retenez une telle insolence.
Pour voir jusqu’à quel point elle pourrait aller,
J’ai forcé ma colère à le laisser parler;
Mais je Crains qu’elle échappe 1 , et que , s’il continue ,
Je ne m’obstine plus à tant de retenue.
» NICOMÈDE
Seigneur, si j’ai raison , qu’importe à qui je sois ? Perd-elle de son prix pour emprunter ma voix ? Vous-même, amour à part, je vous en fais arbitre.
Ce grand nom de Romain est un précieux titre ;
Et la reine et le roi l’ont assez acheté Pour ne se plaire pas à le voir rejeté ,
Puisqu’ils se sont privés , pour ce nom d’importance Des charmantes douceurs d’élever votre enfance.
Dès l’âge de quatre ans ils vous ont éloigné 2 ;
Jugez si c’est pour voir ce titre dédaigné ,
Pour vous voir renoncer, par l’hymen d’une reine ,
A la part qu’ils avaient à la grandeur romaine.
D’un si rare trésor l’un et l’autre jaloux....
1 Voyez les notes ci-dessus : il faudrait qu’elle n’échappe. (V.)
2 Ce vers est très-adroit : il paraît sans artifice; et il y a beaucoup d’art à donner ainsi une raison qui empêche évidemment qu’Attale ne reconnaisse son frère. (V.)
NICOMÈDK.
ATTALE
Madame , encore un coup, cet homme est-il à vous?
Et pour vous divertir est-il si nécessaire 1 2 Que vous ne lui puissiez ordonner de se taire?
LA0D1CE
Puisqu’il vous a déplu vous traitant de Romain ,
Je veux bien vous traiter de fils de souverain.
En cette qualité vous devez reconnaître Qu’un prince votre aîné doit être votre maître ,
Craindre de lui déplaire , et savoir que le sang Ne vous empêche pas de différer de rang,
Lui garder le respect qu’exige sa naissance ,
Et , loin de lui voler son bien en son absence....
ATTALE
Si l’honneur d’être à vous est maintenant son bien ,
Dites un mot , madame , et ce sera le mien ;
Et si l’âge à mon rang fait quelque préjudice ,
Vous en corrigerez la fatale injustice.
Mais, si je lui dois tant en fils de souverain,
Permettez qu’une fois je vous parle en Romain.
Sachez qu’il n’en est point que le ciel n’ait fait naître Pour commander aux rois, et pour vivre sans maître * ; Sachez que mon amour est un noble projet Pour éviter l’affront de me voir son sujet;
Sachez...
LAODICE
Je m’en doutais , seigneur, que ma couronne Vous charmait bien du moins autant que ma personne ;
Mais , telle que je suis , et ma couronne et moi ,
Tout est à cet aîné qui sera votre roi ;
Et s’il était ici , peut-être en sa présence Vous penseriez deux fois à lui faire une offense.
ATTALE
Que ne puis-je l’v voir! mon courage amoureux....
1 Le mot divertir , et même les trois vers que dit Attale , sont absolument du style comique. (V.)
2 Ces deux vers sont de la tragédie de Cinna , dans le rôle d’Émilie ; mais ils conviennent bien mieux à Emilie romaine qu’à un prince arménien. Au restes, cette scène est très -attachante : toutes les fois que deux personnages se bravent sans se connaître , le succès de la scène est sûr. (V.)