ACTE I, SCÈNE II
LAODICE
C’est un bien mal acquis que j’aime mieux vous rendre \
ATTALE
Vous l’estimez trop peu pour le vouloir garder.
LAODICE
Je vous estime trop pour vouloir rien farder.
Votre rang et le mien ne sauraient le permettre :
Pour garder votre cœur je n’ai pas où le mettre1 2 ;
La place est occupée : et je vous l’ai tant dit,
Prince , que ce discours vous dût être interdit :
On le souffre d’abord , mais la suite importune.
ATTALE
Que celui qui l’occupe a de bonne fortune !
Et que serait heureux qui pourrait aujourd’hui 3 4 Disputer cette place , et l’emporter sur lui !
NICOMÈDE
La place à l’emporter coûterait bien des têtes ,
Seigneur : ce conquérant garde bien ses conquêtes ,
Et l’on ignore encor parmi ses ennemis L’art de reprendre un fort qu’une fois il a pris.
ATTALE
Celui-ci toutefois peut s’attaquer de sorte
Que , tout vaillant qu’il est , il faudra qu’il en sorte 4.
LAODICE
Vous pourriez vous méprendre.
ATTALE
Et si le roi le veut 5?
1 Laodice commence à prendre le ton de l’ironie. Corneille l’a prodiguée dans cette pièce d’un bout à l’autre. Il ne faut pas soutenir un ouvrage entier par la même figure. Un bien mal acquis est comique. (V.)
2 Après les beaux vers que Laodice a débités dans la scène précédente , et va débiter encore , on ne peut sans chagrin lui voir prendre si souvent le ton du bas comique. (V.)
3 Que serait heureux' qui n’est pas français : Qu’ils sont heureux ceux qui peuvent aimer l cest un fort joli vers; Que sont heureux ceux qui peuvent aimer! est un barbarisme. Remarquez qu’un seul mot de plus ou de moins suffit pour gâter absolument les plus nobles pensées et les plus belles expressions. (V.)
4 Le sens grammatical est, quelque vaillant que soit ce fort , il faudra qu’il sorte .* Corneille veut dire , quelque vaillant que soit le conquérant ; mais il ne le dit pas. (V.)
5 On peut faire ici une réflexion. Attale parle de son amour, et des
NICOMÈDE
LAODICE
Le roi , juste et prudent, ne veut que ce qu’il peut,
ATTALE
Et que ne peut ici la grandeur souveraine ?
LAODICE
Ne parlez pas si haut : s’il est roi, je suis reine;
Et vers moi tout l’effort de son autorité N’agit que par prière et par civilité.
ATJALE.
Non , mais agir ainsi souvent, c’est beaucoup dire Aux reines comme vous qu’on voit dans son empire : Et , si ce n’est assez des prières d’un roi ,
Rome qui m’a nourri vous parlera pour moi.
NICOMÈDE
Rome, seigneur!
ATTALE
Oui , Rome ; en êtes-vous en doute?
NICOMÈDE
Seigneur, je crains pour vous qu’un Romain vous écoute; Et si Rome savait de quels feux vous brûlez,
Rien loin de vous prêter l’appui dont vous parlez ,
Elle s’indignerait de voir sa créature A l’éclat de son nom faire une telle injure,
Et vous dégraderait peut-être dès demain Du titre glorieux de citoyen romain.
Vous l’a-t-elle donné pour mériter sa haine En le déshonorant par l’amour d’une reine ?
Et ne savez-vous plus qu’il n’est princes ni rois Qu’elle daigne égaler à ses moindres bourgeois 1 ?
Pour avoir tant vécu chez ces cœurs magnanimes.
intérêts de l’État, et des secrets du roi, devant un inconnu : cela n’csl pas conforme à la prudence dont Attale est souvent loué dans la pièce; mais aussi, sans ce défaut, la scène ne subsisterait pas; et quelquefois on souffre des fautes qui amènent des beautés. (V.)
1 Bourgeois : cette expression est bannie du style noble. Elle y était admise à Rome , et l’est encore dans les républiques : le droit de bourgeoisie , le titre de bourgeois. Elle a perdu chez nous de sa dignité, peut-être parce que nous ne jouissons pas des droits qu’elle exprime. Un bourgeois , dans une république , est en général un homme capable de parvenir aux emplois; dans un État monarchique, c’est un homme du commun. Aussi ce mot est-il ironique dans la bouche de Nicomèdc. et n’ôle rien à la noble fermeté de son discours, (V.)