ARSINOÉ, CLÉONE
CLÉONE
Vous lui cachez, madame , un dessein qui le touche !
ARSINOÉ
je crains qu’en l’apprenant son cœur ne s’effarouche; je crains qu’à la vertu par les Romains instruit De ce que je prépare il ne m’ôte le fruit,
Et ne conçoive mal qu’il n’est fourbe ni crime Qu’un trône acquis par là ne rende légitime *.
CLÉONE
J’aurais cru les Romains un peu moins scrupuleux ,
Et la mort d’Annibal m’eût fait mal juger d’eux.
Ne leur impute pas une telle injustice;
Un Romain seul l’a faite , et par mon artifice.
Rome l’eût laissé vivre , et sa légalité1 2 3 N’eût point forcé les lois de l’hospitalité.
Savante à ses dépens de ce qu’il savait faire 11 ,
Elle le souffrait mal auprès d’un adversaire ;
Mais quoique , par ce triste et prudent souvenir,
De chez Antiochus 4 elle fait fait bannir,
Elle aurait vu couler sans crainte et sans envie Chez un prince allié les restes de sa vie.
Le seul Flaminius , trop piqué de l’affront Que son père défait lui laisse sur le front ;
Car je crois que tu sais que , quand l’aigle romaine Vit choir ses légions au bord du Trasimène,
1 Ces derniers vers sont de la conversation la plus négligée , et ce sentiment est intolérable. On retrouve le même défaut toutes les fois que Corneille fait raisonner un prince, un ministre : tous disent qu’il faut être fourbe et méchant pour régner. On a déjà remarqué que jamais homme d’État ne parle ainsi. Ce défaut vient de ce qu’il est très-difficile de ménager ses expressions, et de faire entendre avec art des choses qui révoltent. C’est une grande imprudence et une grande bassesse dans une reine de dire qu’il faut être fourbe et criminel pour régner. Un trône acquis par là est une expression de comédie. (V.)
2 Légalité n’a jamais signifié justice, équité , magnanimité ; il si* gnifie authenticité d’une loi revêtue des formes ordinaires. (V. )
3 Savante de est un barbarisme : savante , savait, répétition fautive. ( V. )
4 F.xprcssion trop basse de chez lui , de chez nous. ( V. )