ACTE I, SCÈNE Y
Flaminius son père en était général1 ,
Et qu’il y tomba mort de la main d’ Annibal ;
Ce fils donc, qu’a pressé la soif de la vengeance,
S’est aisément rendu de mon intelligence 2 :
L’espoir d’en voir l’objet 3 entre ses mains remis A pratiqué par lui le retour de mon fils ;
Par lui j’ai jeté Rome en haute jalousie4 De ce que Nicomède a conquis dans l’Asie ,
Et de voir Laodice unir tous ses États,
Par l’hymen de ce prince, à ceux de Prusias :
Si bien que le sénat prenant un juste ombrage D’un empire si grand sous un si grand courage,
Il s’en est fait nommer lui-même ambassadeur 5 ,
Pour rompre cet hymen , et borner sa grandeur;
Et voilà le seul point où Rome s’intéresse 6.
1 Corneille donne ici, contre la vérité historique, l’exemple d'une licence qui, à ce que nous croyons, ne doit jamais être imitée. Le Flaminius qu’il introduit dans sa pièce n’était point du tout, comme il le suppose, fils du général qui fut vaincu, et qui périt à la journée de Trasimène. Ces deux Flaminius n’avaient pas même une origine commune. Celui qui combattit contre Annibal se nommait Caïus Flaminius , et sa famille était plébéienne; l’autre, patricien de naissance, se nommait Titus Quintus, et fut en effet député à la cour de Trustas, pour y demander, au nom des Romains, Annibal, qui s’était réfugié chez ce prince. Corneille , quoique très-instruit , fut trompé, selon toute apparence, par la conformité des noms; et ce qui nous le persuade, c’est que, lorsqu’il se permet de donner volontairement quelque atteinte ù la vérité de l’histoire, il ne la dissimule jamais dans l’examen de ses pièces, et qu’il y rend compte des motifs qui ont pu l’autoriser à se donner cette licence ; mais on ne trouve rien , ni dans la préface, ni dans l’examen de Nicomède, qui prouve que C orneille ait cru prendre ici quelque liberté. ( V. )
2 S*est aisément rendu de mon intelligence
n’est pas français , on est en intelligence , on se rend du parti de quelqu’un. (V.)
3 Objet se rapporte à vengeance. Flaminius espérait de voir Yobjet de sa vengeance (Annibal, qui a tué son père) remis entre scs mains. (P.)
4 On inspire de la jalousie, on la fait naître : la jalousie ne peut être haute; elle est grande, elle est violente , soupçonneuse, etc. (V.)
5 lise rapporte à Flaminius, qui s’est fait nommer ambassadeur à la cour de Prusias. (P.)
6 Pourquoi Arsinoé dit-elle tout cela à une confidente inutile? Cléopâtre, dans Rodogune, tombe dans le même défaut. La plupart des confidences sont froides et déplacées , à moins qu’elles ne soient nécessaires : il faut qu’un personnage paraisse avoir besoin de parler, ci non pas envie de parler. (V.)
N1C0MÊDE,
CLÉONE
Ai taie à ce dessein entreprend sa maîtresse * :
JVIais que n’agissait Rome avant que le retour De cet amant si cher affermît son amour?
arsjnoé.
Irriter un vainqueur en tête d’une armée Prête à suivre en tous lieux sa colère allumée ,
C’était trop hasarder ; et j’ai cru pour le mieux 2 Qu’il fallait de son fort l’attirer en ces lieux.
Métrobate l’a fait, par des terreurs paniques,
Feignant de lui trahir mes ordres tyranniques 3;
Et, pour l’assassiner se disant suborné,
11 l’a, grâces aux dieux , doucement amené.
Il vient s’en plaindre au roi , lui demander justice ;
Et sa plainte le jette au bord du précipice.
Sans prendre aucun souci de m’en justifier.
Je saurai m’en servir à me fortifier.
Tantôt en le voyant j’ai fait de l’effrayée 4,
J’ai changé de couleur, je me suis écriée;
11 a cru me surprendre, et l’a cru bien en vain ,
Puisque son retour même est l’œuvre de ma main.
CLÉONE
Mais , quoi que Rome fasse , et qu’Attale prétende,
Le moyen qu’à ses yeux Laodice se rende ?
ARSINOÉ
Et je n’engage aussi mon fils en cet amour Qu’à dessein d’éblouir lé roi , Rome et la cour.
Je n’en veux pas , Cléone , au sceptre d’Arménie ;
Je cherche à m’assurer celui de Bithynie ;
Et, si ce diadème une fois est à nous,
Que cette reine après se choisisse un époux.
Je ne la vais presser que pour la voir rebelle,
Que pour aigrir les cœurs de son amant et d’elle.
Le roi, que le Romain poussera vivement, l)e peur d’oflenser Rome agira chaudement;
Et ce prince , piqué d’une juste colère ,
S’emportera sans doute, et bravera son père.
* Ce vers n’est pas français. (V.)
* Pour le mieux , expression de comédie. (V.)
3 II faut de lui dévoiler, de lui déceler , de lui apprendre , de trahir mes ordres tyranniques en sa faveur. (V.)
4 Les comédiens ont corrigé, fai feint d* être effrayée .