PRUSIAS , NICOMÈDE , FLAMINIUS, ARASPE
FLAM1NIUS.
Sur le point de partir, Rome , seigneur, me mande Que je vous fasse encor pour elle une demande.
Elle a nourri vingt ans un prince votre fils ;
Et vous pouvez juger des soins qu’elle en a pris Par les hautes vertus et les illustres marques Qui font briller en lui le sang de vos monarques. Surtout il est instruit en l’art de bien régner :
C’est à vous de le croire , et de le témoigner.
Si vous faites état de cette nourriture 1 ,
Donnez ordre qu’il règne : elle vous en conjure ;
Et vous offenseriez l’estime qu’elle en fait ,
Si vous le laissiez vivre et mourir en sujet.
Faites donc aujourd’hui qqe je lui puisse*dire O il vous lui destinez un souvërain empire.
PRUSIAS
Les soins qu’ont pris de lui le peuple et le sénat Ne trouveront en moi jamais un père ingrat :
Je crois que pour régner il en a les mérites,
Et n’en veux point douter après ce que vous dites ;
Mais vous voyez , seigneur, le prince son aîné ,
Dont le bras généreux trois fois m’a couronné ;
11 ne fait que sortir encor d’une victoire ;
Et pour tant de hauts faits je lui.dois quelque gloire Souffrez qu’il ait l’honneur de répondre pour moi 2.
1 Nourriture est ici pour éducation ; et , dans ce sens , il ne se dit plus : c’est peut-être une perte pour notre langue. Faire état est aussi aboli. (V.)
2 Le roi Prusias , qui n’est déjà pas trop respectable , est peut-être encore plus avili dans cette scène , où Nicomède lui donne , en présence de l’ambassadeur de Rome , des conseils qui ressemblent souvent à des reproches. Il est même assez étonnant que connaissant la lierté de son fils , et sachant combien ce disciple d’Annibal hait les Romains, il le charge de répondre à l’ambassadeur de Rome, qu'il croit avoir grand intérêt de ménager. Prusias n'a nulle raison de répondre à l’ambassadeur par une autre bouche, et il s’expose visiblement à voir l’ambassadeur outragé par Nicomèdc. Il a commencé par dire à son fils • Fous êtes criminel d’État, vous méritez d’être puni de mort ; et il finit par
NICOMEDE
2Cï
NICOMÈDE
Seigneur, c’est à vous seul de faire Attale roi.
PRUS1AS.
C’est votre intérêt seul que sa demande touche.
NICOMÈDE
Le vôtre toutefois m’ouvrira seul la bouche.
De quoi se mêle Rome , et d’où prend le sénat ,
Vous vivant, vous régnant, ce droit sur votre État? Vivez, régnez', seigneur , jusqu’à la sépulture,
Et laissez faire après, ou Rome, ou la nature.
PRUSIAS
Pour de pareils amis il faut se faire effort.
NICOMÈDE
Qui partage vos biens aspire à votre mort ;
Et de pareils amis , en bonne politique...
PRUSIAS
Ah ! ne me brouillez point avec la république ; Portez plus de respect à de tels alliés*
Je ne puis voir sous eux les rois humiliés ;
Et, quel que soit ce fils que Rome Vous renvoie, Seigneur, je lui rendrais son présent avec joie.
S’il est si bien instruit en l’art de commander,
C’est un rare trésor qu’elle devrait garder,
Et conserver chez soi sa chère nourriture,
Ou pour le consulat ou pour la dictature.
FLAM1N1US , à Prusias.
Seigneur, dans ce discours qui nous traite si mal, Vous voyez un effet des leçons d’Annibal;
Ce perfide ennemi de la grandeur romaine N’en a mis en son cœur que mépris et que haine.
lui dire : Répondez pour moi à l'ambassadeur de Rome en ma présence; faites le personnage de roi, tandis que je ferai celui de subalterne. Prusias joue un rôle avilissant ; mais celui de Nicomède est noble et imposant. Ces personnages plaisent toujours à la multitude, C’est toujours un problème à résoudre , si les caractères bas et faibles peuvent figurer dans une tragédie. Le parterre s’élève contre eux à une première représentation : on aime à faire tomber sur l’auteur le mépris que lui-même inspire pour le personnage ; les critiques se déchaînent : cependant ces caractères sont dans la nature ; Maxime dans Cinna , Félix dans Polyeuctc.