ACTE II, SCÈNE
Et l’admiration de tant d’hommes parfaits Dont il a vu dans Rome éclater le mérite ,
N’est pas grande vertu si l’on ne les imite) ;
Si j’avais donc vécu dans ce meme repos Qu’il a vécu dans Rome auprès de ses héros.
Elle me laisserait la Bithynie entière ,
Telle que de tous temps l’aîné la tient d’un père ,
Et s’empresserait moins à le faire régner,
Si vos armes sous moi n’avaient su rien gagner :
Mais parce qu’elle voit avec la Bithynie
Par trois sceptres conquis trop de puissance unie ,
11 faut la diviser; et, dans ce beau projet,
Ce prince est trop bien né pour vivre mon sujet î Puisqu’il peut la servir à me faire descendre 1 ,
Il a plus de vertu que n’en eut Alexandre ;
Et je lui dois quitter, pour le mettre en mon rang 2 ,
Le bien de mes aïeux , ou le prix de mon sang.
Grâces aux immortels , l’effort de mon courage Et ma grandeur future ont mis Rome en ombrage :
Vous pouvez l’en guérir, seigneur, et promptement;
Mais n’exigez d’un fils aucun consentement :
Le maître qui prit soin d’instruire ma jeunesse Ne m’a jamais appris à faire une bassesse.
FL4M1NIUS.
A ce que je puis voir, vous avez combattu ,
Prince , par intérêt, plutôt que par vertu.
Les plus rares exploits que vous ayez pu faire N’ont jeté qu’un dépôt sur la tête d’un père;
Il n’est que gardien de leur illustre prix ,
Et ce n’est que pour vous que vous avez conquis ,
Puisque cette grandeur à son trône attachée Sur nul autre que vous ne peut être épanchée.
Certes , je vous croyais un peu plus généreux :
Quand les Romains le sont , ils ne font rien pour eux.
Scipion , dont tantôt vous vantiez le courage ,
* Ce vers est inintelligible : à quoi se rapporte ce la servir ? ?u dernier substantif, à la puissance de ÎJicoraède, que Rome veut diviser. Me faire descendre ; il faut dire d’où Ton descend : Et, monté sur le faîte, il aspire à descendre. (V.)
* On ne dit point quitter à, on dit quitter pour : je dois quitter pour fui, ou je lui dois céder, laisser , abandonner. (V.)
NICOMÊDE,
Ne voulait point régner sur les murs de Cartilage;
Et de tout ce qu’il fit pour l’empire romain 11 n’en eut que la gloire et le nom d’Africain.
Mais on ne voit qu’à Rome une vertu si pure ;
Le reste de la terre est d’une autre nature.
Quant aux raisons d’État qui vous font concevoir Que nous craignons en vous l’union du pouvoir ,
Si vous en consultiez des têtes bien sensées ,
Elles vous déferaient de ces belles pensées :
Par respect pour le roi je ne dis rien de plus ,
Prenez quelque loisir de rêver là-dessus ;
Laissez moins de fumée à vos feux militaires 1 ,
Et vous pourrez avoir des visions plus claires.
HICOMÈDE.
Le temps pourra donner quelque décision Si la pensée est belle , ou si c’est vision.
Cependant...
FLAMIN1US.
Cependant, si vous trouvez des charmes A pousser plus avant la gloire de vos armes ,
Nous ne la bornons point ; mais, comme il est permis Contre qui que ce soit de servir ses amis ,
Si vous ne le savez , je veux bien vous l’apprendre,
Et vous en donne avis pour ne vous pas surprendre.
Au reste, soyez sûr que vous posséderez Tout ce qu’en votre cœur déjà vous dévorez ;
Le Pont sera pour vous avec la Galitie,
Avec la Cappadoce , avec la Bithynie.
Ce bien de vos aïeux , ce prix de votre sang ,
Ne mettront point Attale en votre illustre rang ;
Et , puisque leur partage est pour vous un supplice,
Rome n’a pas dessein de vous faire injustice.
Ce prince régnera sans rien prendre sur vous.
(à Prusias.)
La reine d’Arménie a besoin d’un époux ,
Seigneur , l’occasion ne peut être plus belle ;
Elle vit sous vos lois , et vous disposez d’elle.
NICOMÊDE.
Voilà le vrai secret de faire Attale roi ,
* J.alumée des feux militaires est une figure trop bizarre. Le ver» suivant est du bas comique. (V.)