‹ Théâtre de Pierre et de Thomas CorneilleChapitre 220 sur 417 · ARSINOÉ, ATTALE · texte numérisé non relu

ARSINOÉ, ATTALE

ARSINOÉ

Nous triomphons , Attale ; et ce grand Nicomède Voit quelle digne issue à ses fourbes succède '.

Les deux accusateurs que lui-même a produits.

Que pour l’assassiner je dois avoir séduits ,

Pour me calomnier subornés par lui-même,

N’ont su bien soutenir un si noir stratagème :

Tous deux m'ont accusée, et tous deux avoué

* Cette fausse accusation , ménagée par Arsinoé , n’est pas sans quelque habileté; mais elle est sans noblesse et sans tragique. Pourquoi les petits moyens déplaisent-ils, tandis que les grands crimes font tant d’effet ? c’est que les uns inspirent la terreur, les autres le mépris ; c’est par la même raison qu’on aime à entendre parler d’un grand conquérant plutôt que d’un voleur ordinaire.

NICOMÈDE

L’infâme et lâche tour qu’un prince m’a joué.

Qn’en présence des rois les vérités sont fortes !

Que pour sortir d’un cœur elles trouvent de portes !

Qu’on en voit le mensonge aisément confondu !

Tous deux voulaient me perdre, et tous deux l’ont perdu.

ATTALE

Je suis ravi de voir qu’une telle imposture Ait laissé votre gloire et plus grande et plus pure ;

Mais pour l’examiner, et bien voir ce que c’est,

Si vous pouviez vous mettre un peu hors d’intérêt.

Vous ne pourriez jamais , sans un peu de scrupule ,

Avoir pour deux méchants une âme si crédule.

Ces perfides tous deux se sont dits aujourd’hui Et subornés par vous , et subornés par lui :

Contre tant dê vertus, contre tant de victoires,

Doit-on quelque croyance à des âmes si noires?

Qui se confesse traître est indigne de foi.

ÀRSINOÉ.

Vous êtes généreux , Attale, et je le voi ;

Même de vos rivaux la gloire vous est chère.

ATTALE

Si je suis son rival , je suis aussi son frère ;

Nous ne sommes qu’un sang , et ce sang dans mon cœur A peine à le passer pour calomniateur \

ARS1N0É

Et vous en avez moins à me croire assassine ,

Moi, dont la perte est sûre à moins que sa ruine?

ATTALE

Si contre lui j’ai peine à croire ces témoins ,

Quand ils vous accusaient je les croyais bien moins.

Votre vertu , madame, est au-dessus du crime.

Souffrez donc que pour lui je garde un peu d’estime La sienne dans la cour lui fait mille jaloux ,

Dont quelqu’un a voulu le perdre auprès de vous;

Et ce lâche attentat n’est qu’un trait de l’envie Qui s’efforce à noircir une si belle vie.

Pour moi (si par soi-même on peut juger d’autrui) ,

Ce que je sens en moi , je le présume en lui.

1 A peine à le passer n’est pas français ; on , dit dans le comique , fe le passe povr honnête homme. (V.)

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