ARSINOÉ, ATTALE
ARSINOÉ
Nous triomphons , Attale ; et ce grand Nicomède Voit quelle digne issue à ses fourbes succède '.
Les deux accusateurs que lui-même a produits.
Que pour l’assassiner je dois avoir séduits ,
Pour me calomnier subornés par lui-même,
N’ont su bien soutenir un si noir stratagème :
Tous deux m'ont accusée, et tous deux avoué
* Cette fausse accusation , ménagée par Arsinoé , n’est pas sans quelque habileté; mais elle est sans noblesse et sans tragique. Pourquoi les petits moyens déplaisent-ils, tandis que les grands crimes font tant d’effet ? c’est que les uns inspirent la terreur, les autres le mépris ; c’est par la même raison qu’on aime à entendre parler d’un grand conquérant plutôt que d’un voleur ordinaire.
NICOMÈDE
L’infâme et lâche tour qu’un prince m’a joué.
Qn’en présence des rois les vérités sont fortes !
Que pour sortir d’un cœur elles trouvent de portes !
Qu’on en voit le mensonge aisément confondu !
Tous deux voulaient me perdre, et tous deux l’ont perdu.
ATTALE
Je suis ravi de voir qu’une telle imposture Ait laissé votre gloire et plus grande et plus pure ;
Mais pour l’examiner, et bien voir ce que c’est,
Si vous pouviez vous mettre un peu hors d’intérêt.
Vous ne pourriez jamais , sans un peu de scrupule ,
Avoir pour deux méchants une âme si crédule.
Ces perfides tous deux se sont dits aujourd’hui Et subornés par vous , et subornés par lui :
Contre tant dê vertus, contre tant de victoires,
Doit-on quelque croyance à des âmes si noires?
Qui se confesse traître est indigne de foi.
ÀRSINOÉ.
Vous êtes généreux , Attale, et je le voi ;
Même de vos rivaux la gloire vous est chère.
ATTALE
Si je suis son rival , je suis aussi son frère ;
Nous ne sommes qu’un sang , et ce sang dans mon cœur A peine à le passer pour calomniateur \
ARS1N0É
Et vous en avez moins à me croire assassine ,
Moi, dont la perte est sûre à moins que sa ruine?
ATTALE
Si contre lui j’ai peine à croire ces témoins ,
Quand ils vous accusaient je les croyais bien moins.
Votre vertu , madame, est au-dessus du crime.
Souffrez donc que pour lui je garde un peu d’estime La sienne dans la cour lui fait mille jaloux ,
Dont quelqu’un a voulu le perdre auprès de vous;
Et ce lâche attentat n’est qu’un trait de l’envie Qui s’efforce à noircir une si belle vie.
Pour moi (si par soi-même on peut juger d’autrui) ,
Ce que je sens en moi , je le présume en lui.
1 A peine à le passer n’est pas français ; on , dit dans le comique , fe le passe povr honnête homme. (V.)