ACTE IV, SCENE II
S’il met en sûreté de telles calomnies
ARSINOÉ
Quoi! seigneur, les punir de la sincérité Qui soudain dans leur bouche a mis la vérité Qui vous a contre moi sa fourbe découverte ,
Qui vous rend votre femme et m’arrache à ma perte,
Qui vous a retenu d’en prononcer l’arrêt ;
Et couvrir tout cela de mon seul intérêt !
C’est être trop adroit, prince, et trop bien l’entendre
PRUSIAS
Laisse là Métrobate, et songe à te défendre.
Eurge-toi d’un forfait si honteux et si bas.
NJCOMÈDE.
M’en purger ! moi , seigneur ! vous ne le croyez pas 3 !
Vous ne savez que trop qu’un homme de ma sorte ,
Quand il se rend coupable , un peu plus haut se porte ,
Qu’il lui faut un grand crime à tenter son devoir 4 ,
Où sa gloire se sauve à l’ombre du pouvoir.
Soulever votre peuple , et jeter votre armée Dedans les intérêts d’une reine opprimée ;
Venir, le bras levé , la tirer de vos mains ,
Malgré l’amour d’Attale et l’effort des Romains ,
Et fondre en vos pays contre leur tyrannie Avec tous vos soldats et toute l’Arménie;
1 L’expression propre était , s’il laisse de telles calomnies impunies. On ne met point la calomnie en sûxoté, on l’enhardit par l’impunité (V.)
2 Ce ton bourgeois rend encore lé rôle d’Arsinoé plus bas et plus1 2 petit. L’accusation d’un assassinat devait au moins jeter du tragique dans la pièce ; mais il y produit à peine un faible intérêt de curiosité. (V.)
3 Ce vers est beau , noble, convenable au caractère et à la situation ; H fait voir tous les defauts précédents. (V.) — Ce vers est si beau , que Voltaire s’en est ressouvenu dans OFdipe , en faisant dire à Jocasle par Philoctète :
Qui? moi , de tels forfaits! inoi, des assassinats !
Et que de votre époux... Vous ne le croyez pas! (P.)
4 Un homme de sa sorte , qui un peu plus haut se porte , et à qui il faut un grand crime à tenter son devoir, n’a pas un style digne de ce beau vers :
M’en purger! moi , seigneur! vous ne le croyez pas.
Il y a de la grandeur dans ce que dit Nicomèdc ; mais il faut que la grandeur et la pureté du style y répondent. (V.)
CORNEILLE. — T. II. 25
NICOMÈDE
C’est ce que pourrait faire un homme tel que moi,
S’il pouvait se résoudre à vous manquer de foi.
La fourbe n’est le jeu que des petites âmes ,
Et c’est là proprement le partage des femmes.
Punissez donc, seigneur, Métrobate et Zénon;
Pour la reine, ou pour moi, faites- vous-en raison.
A ce dernier moment la conscience presse;
Pour rendre compte aux dieux tout respect humain cesse1 *, Et ces esprits légers, approchant des abois Pourraient bien se dédire une seconde fois.
ARSINOÉ
Seigneur...
NldOMÈDE.
Parlez , madame , et dites quelle cause A leur juste supplice obstinément s’oppose;
Ou laissez-nous penser qu’aux portes du trépas Ils auraient des remords qui ne vous plairaient pas.
ARSINOÉ
Vous voyez à quel point sa haine m’est cruelle;
Quand je le justifie, il me fait criminelle :
Mais sans doute, seigneur, ma présence l’aigrit.
Et mon éloignement remettra son esprit :
Il rendra quelque calme à son cœur magnanime,
Et lui pourra sans doute épargner plus d’un crime.
Je ne demande point que par compassion Vous assuriez un sceptre à ma protection3 4,
Ni que, pour garantir la personne d’Attale,
Vous partagiez entre eux la puissance royale :
Si vos amis de Rome en ont pris quelque soin ,
C’était sans mon aveu , je n’en ai pas besoin.
Je n’aime point si mal que de ne vous pas suivre Sitôt qu’entre mes bras vous cesserez de vivre ;
Et sur votre tombeau mes premières douleurs Verseront tout ensemble et mon sang et mes pleurs.
1 Ces idées sont belles et justes. (V.)
a Cette expression des abois , qui par elle-même n’est pas noble, n’est plus d’usage aujourd’hui.
3 Le sens n’est pas assez clair; elle veut dire, que ma protection assure le sceptre à mon fils. (V.) ✓
4 Cela n’est pas français; il fallait. Je vous aime trop pour ne vous pas suivre : ou plutôt il ne fallait pas exprimer ce sentiment, qui est admirable quand il est vrai, ridicule quand il est faux. (VJ