aCTE V-, SCÈNE VI
Vous , par qui seule ici tout ce désordre arrive ;
Vous , qui dans ce palais vous voyez ma captive ;
Vous , qui me répondrez au prix de votre sang De tout ce qu’un tel crime attente sur mon rang,
Vous me parlez encore avec la même audace Que si j’avais besoin de vous demander grâce!
LAODICE
Vous obstiner , madame , à me parler ainsi ,
C’est ne vouloir pas voir que je commande ici ,
Que, quand il me plaira, vous serez ma victime.
Et ne m’imputez point ce grand désordre à crime :
Votre peuple est coupable, et dans tous vos sujets Ces cris séditieux sont autant de forfaits ;
Mais pour moi qui suis reine, et qui, dans nos querelle». Pour triompher de vous , vous ai fait ces rebelles ,
Par le droit de la guerre il fut toujours permis D’allumer la révolte entre ses ennemis :
M’enlever mon époux , c’est vous faire la mienne.
ARS1NOÉ
Je la suis donc , madame; et quoi qu’il en avienne ,
Si ce peuple une fois enfonce le palais ,
C’est fait de votre vie , et je vous le promets.
LAODICE
Vous tiendrez mal parole, ou bientôt sur ma tombe Tout le sang de vos rois servira d’hécatombe.
Mais avez-vous encor parmi votre maison Quelque autre Métrobate , ou quelque autre Zénon ? N’appréhendez-vous point que tous vos domestiques Ne soient déjà gagnés par mes sourdes pratiques ?
En savez-vous quelqu’un si prêt à se trahir ,
Si las de voir le jour , que de vous obéir ?
Je ne veux point régner sur votre Bithynie :
Ouvrez-moi seulement les chemins d’Arménie ;
Et, pour voir tout d’un coup vos malheurs terminés, Rendez-moi cet époux qu’en vain vous retenez.
ARSINOÉ
Sur le chemin de Rome il vous faut l’aller prendre ; Flaminius l’y mène, et pourra vous le rendre :
Mais hâtez-vous , de grâce , et faites bien ramer ,
Car déjà sa galère a pris le large en mer1.
* Ironie ou plutôt plaisanterie indigne delà noblesse tragique, ainsi que toutes celles ou’on a remarquée*. (V.ï
LAODICE
Ali! si je le croyais!...
ARSINOÉ
N’en doutez point, madame.
LAODICE
Fuyez donc les fureurs qui saisissent mon âme : Après le coup fatal de cette indignité ,
Je n’ai plus ni respect ni générosité.
Mais plutôt demeurez pour me servir d’otage * Jusqu’à ce que ma main de ses fers le dégage.
J’irai jusque dans Rome en briser les liens ,
Avec tous vos sujets, avecquetous les miens;
Aussi bien Annibal nommait une folie De présumer la vaincre ailleurs qu’en Italie.
Je veux qu’elle me voie au cœur de ses États Soutenir ma fureur d’un million de bras ;
Et, sous mon désespoir rangeant sa tyrannie...
arsinoé.
Vous voulez donc enfin régner en Bithynie?
Et, dans cette fureur qui vous trouble aujourd’hui, Le roi pourra souffrir que vous régniez pour lui ?
LAODICE
J’y régnerai , madame , et sans lui faire injure. Puisque le roi veut bien n’être roi qu’en peinture 2 , Que lui doit importer qui donne ici la loi ,
Et qui règne pour lui des Romains ou de moi?
Mais un second otage entre mes mains se jette.