‹ Théâtre de Pierre et de Thomas CorneilleChapitre 249 sur 417 · ACTE V, SCENE IX · texte numérisé non relu

ACTE V, SCENE IX

ARSINOÉ

Il suffit , voilà le stratagème .

Que vous m’aviez promis pour moi contre moi-même.

(à Nicomède. )

Et j’ai l’esprit, seigneur, d’autant plus satisfait,

Que mon sang rompt le cours du mal que j’avais fait. NICOMÈDE ,- à Flaminius.

Seigneur, à découvert , toute âme généreuse D’avoir votre amitié doit se tenir heureuse ;

Mais nous n’en voulons plus avec ces dures lois Qu’elle jette toujours sur la tête des rois :

Nous vous la demandons hors de la servitude ;

Ou le nom d’ennemi nous semblera moins rude.

FLAMINIUS , à Nicomède.

C’est de quoi le sénat pourra délibérer :

Mais cependant pour lui j’ose vous assurer,

Prince, qu’à ce défaut vous aurez son estime ,

Telle que doit l’attendre un cœur si magnanime ;

Et qu’il croira se faire un illustre ennemi.

S’il ne vous reçoit pas pour généreux ami.

PRUSIAS

Nous autres, réunis sous de meilleurs auspices ,

Préparons à demain de justes sacrifices ;

Et dèmandons aux dieux , nos dignes souverains ,

Pour comble de bonheur l’amitié des Romains *.

* Nicomède est dans le goût de Don Sanche d'Aragon . Les Espagnols, comme on l’a déjà dit , sont les inventeurs de ce genre, qui est une espèce de comédie héroïque. Ce n’est ni la terreur ni la pitié de la vraie tragédie ; ce sont des aventures extraordinaires, des bravades , des sentiments généreux , et une intrigue dont le dénoûment heureux ne coûte ni de sang aux personnagés , ni de larmes aux spectateurs. L’art dramatique est une imitation de la nature , comme l’art de peindre. Il y a des sujets de peinture sublimes , il y en a de simples ; la vie commune , la vie champêtre , les paysages, les grotesques même , entrent dans cet art : Raphaël a peint les horreurs de la mort, et les noces de Psyché. C’est ainsi ^ue dans l’art dramatique on a la pastorale, la farce, la comédie, la tragédie, plus ou moins héroïque, plus ou moins terrible, plus ou moins attendrissante. Lorsqu’on rejoua, en itjîo, Nicomède , oublié pendant plus de quatre-vingts ans , les comédiens du roi ne l’annoncèrent que sous le titre de tragi-comédie. Cette pièce est peut-être une des plus fortes preuves du génie de Corneille ; et je ne suis pas étonné de l’affection qu’il avait pour. elle. Ce genre est non-seulement le moins théâtral de tous, mais le plus difficile à traiter. Il n’a point cette magie qui transporte l’àmc, comme le dit si bien Horace ;

EXAMEN DE NICOMEDE

V oici une pièce d’une constitution assez extraordinaire : aussi est-ce la vingt et unième que j’ai mise sur le théâtre; et après y

Ille per extentum funem mihi posse videtur

Ire poeta , meum qui pectus inaniter angit ,

Irritât , mulcet , falsis terroribus implet

Ut maguss et modo me Thebis , modo ponit Alhenis.

Ce genre de tragédie ne se soutenant point par un sujet pathétique , par de grands tableaux , par les fureurs des passions , l’auteur ne peut qu’exciter un sentiment d’admiration pour le héros de la pièce. L’admiration n’émeut guère l’âme, ne la trouble point : c’est de tous les sentiments celui qui sé refroidit le plus tôt. Le caractère de Nicomède avec une intrigue terrible , telle que celle de Rodogune , eût été un chefd’œuvre. (V.) — Après Héraclius , le talent de Corneille commence à baisser. Il ne s’était pourtant écoulé que l’espace de dix1 ans entre cette tragédie et celle du Cid, et l’auteur n’en avait encore que quâraptc. C’est l’âge où l’esprit est dans sa plus grande force : c’est depuis cet âge que Voltaire a fait le plus grand nombre de ses chefs-d’œuvre. Racine avait cinquante ans quand il composa son admirable Athalie ; et â cette même époque nous ne trouvons plus que deux ouvrages où le grand Corneille, déjà fort inférieur à lui-même dans le choix des sujets et dans la composition tragique, se retrouve encore à sa hauteur, au moins dans quelques scènes, je veux dire Nicomède et Sertorius. Il semble que l’auteur de Nicomède ait voulu faire voir dans cette pièce le contraste singulier de toutes celles où il avait fait triompher la grandeur romaine : ici elle est sans cesse écrasée , et l’on dirait qu’il a voulu en faire justice. Cette singularité prouve les ressources de son talent , qui se montre encore dans le rôle de Nicomède. On aime à voir la fierté de ces tyrans du monde foulée aux pieds par un jeune héros, élève, d’Annibal. Ce rôle soutient la pièce, qui d’ailleurs n’a rien de tragique. Aucun des personnages n’est jamais dans un véritable danger. jC’cst une intrigue domestique à la cour d’un roi vieux et faible, à qui l’on veut donner un successeur. Une belle mère ambitieuse veut écarter Nicomède du trône, et y placer son fils Attale : les ressorts de l’intrigue sont entre les mains de deux subalternes qui ne paraissent même pas; ce sont deux faux témoins subornés par la reine, et qu’elle prétend subornés par Nicomède. Il s’agit d’un projeUd’empoisonnement : mais l’accusation est si peu vraisemblable . Nicomède si puissant, si bien soutenu par ses exploits et par la faveur du peuple , et , d’un autre côté , la reine a tellement subjugué la vieillesse de Prusias , qu’il est impossible de craindre pour personne. Le dénoûment est trèsdéfectueux , parce qu’il se trouve à la fin qu’Attale, méprisé par Nicomède, et traité d * homme sans cœur , fait une action de générosité très-éclatante, et que tout à coup Nicomède lui esl redevable de la vie, sans que l’on comprenne bien comment cette vie a été en péril.

EXAMEN DE NICOMÈDE

avoir fait réciter quarante mille vers, il est bien malaisé de trouver quelque chose de nouveau , sans s’éearter un peu du jirand chemin , et se mettre au hasard de s’égarer. La tendresse et les passions, qui doivent être Taine des tragédies, n’on!

Joignez à ces défauts la faiblesse et l’avilissement extrême de Prusias, et Ton conviendra que Voltaire a raison quand il dit que l’auteur aurait dû appeler cet ouvrage comédie héroïque , et non pas tragédie. La. II. ) Nicomède n’est pas , comme le dit Voltaire, dans le goût de Don Sanche d’Aragon. Don Sanche n'est qu’un personnage dé puré farttaisie , un aventurier , ou , si l’on veut , un héros de roman ; et Nicomède, Prusias, Attale, Flaminius, sont des personnages historiques. Observez d’ailleurs avec quel art Corneille , par un choix heureux de circonstances, a su prêter à son sujet tout l’éclat dont il était suscepti' ble. C’est chez Prusias môme, père de Nicomède, qu’Annibal, se méfiant avec raison de la faiblesse de ce prince , venait d’éviter , par une ' mort volontaire1, l’affront d’être livré aux Romains ; et non-seulement Corneille ne manque pas d’enrichir son sujet de ce trait d’histoire, et de prêter, si nous l’osons dire , à sa pièce l’appui du grand nom d’Annibal, mais il suppose que Nicomède avait été l’élève de ce héros dans l’art de la guerre , et l’héritier de toute sa haine contre les Romains. Observez encore que jamais Corneille n’a peint avec plus de vérité que dans cette pièce la politique insidieuse de ces mêmes Romains , et la tyrannie qu’ils, exerçaient sur les rois ; et jugez si l’intrigue romanesque de Don Sancke d’Aragon peut être comparée à ces grands objets. Il faut avouer cependant que trop de familiarités et de négligences dans le style de Nicomède ne permettent pas de mettre cette pièce au rang des chefs-d’œuvre de Corneille , mais nous ne la regardons pas moins comme une de ses Plus étonnantes productions. On a dit de la Bérénice de Racine que c’était une de ses plus faibles tragédies , ou même que ce n’était point une tragédie ; mais que Racine pourtant était seul capable de faire un si bel ouvrage. Nous croyons qu’à beaucoup d’égards on en pourrait dire autant de Nicomède. Quel autre, en effet, que Corneille , eût osé concevoir le projet d’une tragédie qui ne serait soutenue par aucune de ces passions sans lesquelles on aurait cru que la tragédie ne pouvait exister ? Lui-même reconnaît qu’elles n’ont aucune part dans cette pièce ; et véritablement il l’a fondée tout entière sur le sentiment d’admiration que doit inspirer un grand homme qui n’oppose à tous les malheurs dont il est menacé qu’un courage inébranlable , et une fierté qui ne se dément jamais. Tel est , en effet , d’un bout à l’autre de la pièce , le caractère de Nicomède. Dédaignant de se plaindre , et ne pouvant s’abaisser un moment à la dissimulation , il ne sait combattre ses persécuteurs que par l’excès de son mépris. C’est en s’armant contre eux de l’ironie la plus accablante, qu’il parvient souvent à les déconcerter , sans épargner môme la faiblesse de son propre père. Ce qu’on n’a point encore osé tenter en comédie, le caractère du railleur, Corneille a su le rendre héroïque dans la tragédie. Nous le répétons, cette prodigieuse difficulté ne pouvait être vaincue que par son génie; et Voltaire, en disant que cette pièce est dans le goût de Don Sanehe d’Aragon, quelque éloge qu’il en fasse ensuite, semble n’avoir senti que faiblement ce qu’elle a de vraiment

EXAMEN DE NICOMÈDE

3fr>

aucune part en celle-ci ; la grandeur de courage y règne seule, et regarde son malheur d’ün œil si dédaigneux , qu’il n’en saurait arracher une plainte. Elle y est combattue par la politique , et n’oppose à ses artitices qu’une prudence généreuse , qui marche à visage découvert , qui prévoit le péril sans s’émouvoir, et qui ne veut point d’autre appui que celui de sa vertu , et de l’amour qu’elle imprime dans les cœurs de tous les peuples.

L’histoire qui m’a prêté de quoi la faire paraître en ce haut degré est tirée du trente-quatrième livre de Justin. J’ai ôté de ma scène l’horreur de sa catastrophe, où le lils fait assassiner son père qui lui en avait voulu faire autant , et n’ai donné ni à Prusias ni à Nicomède aucun dessein de parricide. J’ai fait ce dernier amoureux de Laodice, reine d’Arménie, alin que l’union d’une couronne voisine à la sienne donnât plus d’ombrage aux Romains , et leur fît prendre plus de soin d’y mettre un obstacle de leur part. J’ai approché de cette histoire celle de la mort d’Annibal , qui arriva un peu auparavant chez ce même roi , et dont le nom n’est pas un petit ornement à mon ouvrage. J’en ai fait Nicomède disciple, pour lui prêter plus de valeur et plus de fierté contre les Romains ; et, prenant l’occasion de l’ambassade où Flaminius fut envoyé par eux vers ce roi leur allié pour demander qu’on remit entre leurs mains ce vieil ennemi de leur grandeur , je l’ai chargé d’une commission secrète de traverser ce mariage, qui leur devait donner de la jalousie. J’ai fait que, pour gagner l’esprit de la reine, qui, suivant l’ordinaire des secondes femmes, avait tout pouvoir sur celui de son vieux mari , il lui ramène un de ses lils , que mon auteur m’apprend avoir été nourri à Rome. Cela fait deux effets ; car , d’un côté , il obtient la perte d’Annibal par le moyen de cette mère ambitieuse , et , de l'autre , il oppose à Nicomède un rival appuyé de toute la faveur des Romains, jaloux de sa gloire et de sa grandeur naissante.

admirable. Elle se soutiendra avec éclat au théâtre , tant qu’il restera des acteurs qui réuniront, comme le célèbre Lekain, à une grande supériorité d’intelligence et de talent, assez de noblesse pour rendre dans toute sa dignité le beau personnage, de Nicomède. Voltaire dit qu’après avoir été oubliée pendant plus de quatrevingts ans, cette pièce ne reparut qu’en I7sc. et que les comédiens n’osèrent lui donner que le titre de tragi-comédie. Il devait ajouter qu’elle reparut d’une manière si brillante, que bientôt on ne lur donna plus sur. les affiches que le titre de tragédie; titre que Corneille lui avait donné dans son origine , et qu’elle porte en effet dans toutes les éditions. Il est vrai qu’elle est du nombre de ces pièces qui ne peuvent se passer du talent d’un très-grand acteur , et qui doivent, par conséquent, disparaître assez fréquemment du théâtre.

KXAMKN DK XlCOAiîiÜK.

Les assassins qui découvrirent à ce prince les sanglants desseins de son père, m’ont donné jour à d’autres artifices pour le l'ai retomber dans les embûches que sa belle-mère lui avait préparées ; et pour la fin , je l’ai réduite en sorte que tous mes personnages y agissent avec générosité, et que les uns rendant ce qu’ils doivent à la vertu, et les autres demeurant dans ia fermeté de leur devoir, laissent un exemple assez illustre et une conclusion assez agréable.

La représentation n’en a point déplu , et ce ne sont pas les moindres vers qui soient partis de ma main. Mon principal but a été de peindre la politique des Romains au dehors, et comme ils agissaient impérieusement avec les rois leurs alliés; leufs maximes pour les empêcher de s’accroître, et les soins qu’ils prenaient de traverser leur grandeur quand elle commençait à leur devenir suspecte , à force de s’augmenter et de se rendre considérable par de nouvelles conquêtes. C’est le caractère que j’ai donné à leur république en la personne de son ambassadeur Flaminius , à qui j’oppose un prince intrépide, qui voit sa perte assurée sans s’ébranler, et qui brave l’orgueilleuse masse de leur puissance, lors même qu’il en est accablé. Ce héros de ma façon sort un peu des règles de la tragédie , en ce qu’il ne cherche point à faire pitié par l’excès de ses infortunes : mais le succès a montré que la fermeté des grands cœurs , qui n’excite que de l’admiration dans l’àme du spectateur , est quelquefois aussi agréable que la compassion que notre art nous ordonne d’y produire par la représentation de leurs malheurs. Il en fait naître toutefois quelqu’une, mais elle ne va pas jusqu’à tirer des larmes. Son effet se borne à mettre les auditeurs dans les intérêts de ce prince , et à leur faire former des souhaits pour ses prospérités.

Dans l’admiration qu’on a pour sa vertu, je trouve une manière de purger les passions, dont n’a point parlé Aristote, et qui est peut-être plus sûre que celle qu’il prescrit à la tragédie par le moyen delà pitié et de la crainte. L’amour qu’elle nous donne pour cette vertu que nous admirons nous imprime de la haine pour le vice contraire. La grandeur de courage de Nicomède nous laisse une aversion de la pusillanimité ; et la généreuse reconnaissance d’Héraclius qui expose sa vie pour Martian , à qui il estredevable de la sienne, nous jette dans l’horreur de l’ingratitude.

Je ne veux point dissimuler que cette pièce est une de celles pour qui j’ai le plus d’amitié. Aussi n’y remarquerai-je que ce défaut de la fin qui va trop vite , comme je l’ai dit ailleurs, et ou i’on peut même trouver quelque inégalité de mœurs en Prùsias et Flaminius , qui, après avoir pris la fuite sur la mer , s’avisent tout d’un coup de rappeler leur courage, et viennent se ranger auprès de la reine Arsinoé , pour mourir avec elle en la défrn-

EXAMEN DE NICOMEDE

dant. Flaminius y demeure en assez méchante posture , voyant réunir toute la famille royale, malgré les soins qu’il avait pris de la diviser, et les instructions qu’il en avait apportées de Rome. 11 s’y voit enlever par Nicomède les affections de cette reine et du prince Attale, qu’il avait choisis pour instruments à traverser sa grandeur, et semble n’être revenu que pour être témoin du triomphe qu’il remporte sur lui. D’abord j’avais fini la pièce sans les faire revenir , et m’étais contenté de faire témoigner par Nicomède à sa belle-mère grand déplaisir de ce que la fuite du roi ne lui permettait pas de lui rendre ses obéissances.

Cela ne démentait point l’effet historique , puisqu’il laissait sa mort en incertitude; mais le goût des spectateurs, que nous avons accoutumés à voir rassembler tous nos personnages à la conclusion de cette sorte de poèmes, fut cause de ce changement , où je me résolus , pour leur donner plus de satisfaction , bien qu’avec moins de régularité.

Page 1