‹ Théâtre de Pierre et de Thomas CorneilleChapitre 251 sur 417 · JO · texte numérisé non relu

JO

en effet , mais il en avait toute l’autorité; et les piéteurs et consuls- que Rome envoya pour le combattre, et qu’il délit souvent , l’estimèrent assez pour faire des traités de paix avec lui comme avec un souverain et juste ennemi. Sa mort arriva soixante et huit ans avant celle que je traite; de sorte qu’il aurait pu être aïeul ou bisaïeul de cette reine que je fais parler ici.

11 fut défait par le consul Q. Servilius, et non par Brutus , comme je l’ai fait dire à cette princesse , sur la foi de cet évêque espagnol que je viens de citer, et qui m’a jeté dans l’erreur après lui. Elle est aisée à corriger par le changement d’un mot dans ce vers unique qui en parle , et qu’il faut rétablir ainsi :

Et de Servilius l’astre prédominant l;

Je sais bien que Sylla, dont je parle tant dans ce poème, était mort six ans avant Sertorius; mais, à le prendre à la rigueur , il est permis de presser les temps pour faire l’unité de jour; et, pourvu qu’il n’y ait point d’impossibilité formelle, je puis faire arriver en six jours’, voire en six heures , ce qu’il s’est passé en six ans. Ceta posé , rien n’empêche que Sylla ne meure avant Sertorius, sans rien détruire de ce que je dis ici, puisqu’il a pu mourir depuis qu’ Areas est parti de Rome pour apporter la nouvelle de la démission de sa dictature; ce qu’il fait en même temps que Sertorius est assassiné. Je dis de plus que, bien que nous devions être assez scrupuleux observateurs de l’ordre des temps , néanmoins , pourvu que ceux que nous faisons parleuse soient connus , et aient eu ensemble quelques intérêts à démêler , nous ne sommes pas obligés à nous attacher si précisément à la durée de leur vie. Sylla était mort quand Sertorius fut tué, mais il pouvait vivre encore sans miracle ; et l’auditeur, (jui communément n’a qu’une teinture superficielle de l’histoire, s’offense rarement d’une pareille' prolongation qui ne sort point de la vraisemblance. Je ne voudrais pas toutefois faire une règle générale de cette licence, sans y mettre quelque distinction. La mort de Sylla n’apporta aucun changement aux affaires de Sertorius en Espagne, et lui fut de si peu d’importance, qu’il est malaisé , en lisant la vie de ce héros chez Plutarque , de remarquer lequel des deux est mort le premier, si l’on n’en est instruit d’ailleurs. Autre chose est de celles qui renversent les Etats, détruisent les partis, et donnent une autre face aux affaires , comme a été celle de Pompée, qui ferait révolter tout Pau* ditoire contre un auteur, s’il avait l’impudence de la mettre après celle de César. D’ailleurs il fallait colorer et excuser en quelque sorte la guerre que Pompée et les autres chefs romains continuaient contre Sertorius; car il est assez malaisé de com-

* Après une semblable remarque, nous avons dû nous étonner de retrouver la première leçon dans les éditions de lues et i69t.

AU LECTEUR

prendre pourquoi l’on s’y obstinait, après que la république semblait être rétablie par la démission volontaire et la mort de son tyran. Sans doute que son esprit de souveraineté qu’il avait l'ait revivre dans Rome n’y était pas mort avec lui , et que Pompée et beaucoup d’autres , aspirant dans l’âme à prendre sa place , craignaient que Sertorius ne leur y fût un puissant obstacle, ou par l’amour qu’il avait toujours pour sa patrie, ou par la grandeur de sa réputation et le mérite de ses actions , qui lui eussent fait donner la préférence, si ce grand ébranlement de la république l’eût mis en état de ne se pouvoir passer de maître. Pour ne pas déshonorer Pompée par cette jalousie secrète de son ambition , qui semait dès lors ce qu’on a vu depuis éclater si hautement, et qui peut-être était le véritable motif de cette guerre , je me suis persuadé qu’il était plus à propos de faire vivre Sylla , afin d’en attribuer l’injustice à la violence de sa domination. Cela m’a servi de plus à arrêter l’effet de ce puissant amour queje lui fais conserver pour son Aristie, avec qui il n’eût pu se défendre de renouer, s’il n’eût eu rien à craindre du côté de Sylla, dont le nom odieux, mais illustre , donne un grand poids aux raisonnements de la politique, qui fait l’âme- de toute cette tragédie.

Le même Pompée semble s’écarter un peu de la prudence d’un général d’armée , lorsque , sur la foi de Sertorius , il vient conférer avec lui dans une ville dont le chef du parti contraire est maître absolu ; mais c’est une conîiance de généreux à généreux, et de Romain à Romain , qui lui donne quelque droit de ne craindre aucune supercherie de la part d’un si grand homme. Ce n’est pas queje ne veuille bien accorder aux critiques qu’il n’a pas assez pourvu à sa propre sûreté ; mais il m’était impossible de garder l’unité de lieu sans lui faire faire cette échappée , qu’il faut imputer à l’incommodité de la règle , plus qu’à moi qui l’ai bien vue. Si vous ne voulez la pardonner à l’impatience qu’il avait de voir sa femme, dont je le fais encore si passionné, et à la peur qu’elle ne prit un autre mari , faute de savoir ses intentions pour elle , vous la pardonnerez au plaisir qu’on a pris à cette conférence , que quelques-uns des premiers dans la cour et pour la naissance et pour l’esprit ont estimée autant qu’une pièce entière. Vous n’en serez pas désavoués par Aristote, qui souffre qu’on mette quelquefois des choses sans raison sur le théâtre, quand il y a apparence qu’elles seront bien reçues, et qu’on a lieu d’espérer que les avantages que le poëme en tirera ‘ pourront mériter cette grâce.

i Retirera serait aujourd’hui le mot propre.

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