‹ Théâtre de Pierre et de Thomas CorneilleChapitre 255 sur 417 · ACTE I , SCÈNE · texte numérisé non relu

ACTE I , SCÈNE

On y voit refleurir la plus noble partie;

Et cet asile, ouvert aux illustres proscrits ,

Réunit du sénat le précieux débris.

Par lui Sertorius gouverne ses provinces,

Leur impose tribut , fait des lois à leurs princes 1 ,

Maintient de nos Romains le reste indépendant :

Mais comme tout parti demande un commandant,

Ce bonheur imprévu qui partout l'accompagne ,

Ce nom qu’il s’est acquis chez les peuples d’Espagne...

AUFIDE

Ah! c’est ce nom acquis avec trop de bonheur Qui rompt votre fortune , et vous ravit l’honneur :

Vous n’en sauriez douter , pour peu qu’il vous souvienne Du jour que votre armée alla joindre la sienne,

Lors...

PERPENNA

N’envenime point le cuisant souvenir Que le commandement devait m’appartenir.

Je le passais en nombre aussi bien qu’en noblesse ;

Il succombait sans moi sous sa propre faiblesse :

Mais, sitôt qu’il parut, je vis en moins de rien Tout mon camp déserté pour repeupler le sien ;

Je vis par mes soldats mes aigles arrachées Pour se ranger sous lui voler vers ses tranchées ;

Et , pour en colorer l’emportement honteux ,

Je les suivis de rage, et m’y rangeai comme eux.

L’impérieuse aigreur de l’âpre jalousie Dont en secret dès lors mon âme fut saisie Grossit de jour en jour sous une passion Qui tyrannise encor plus que l’ambition :

J’adore Viriate 2 ; et cette grande reine ,

* Par un caprice de langue on dit faire la loi à quelqu’un, et non pas faire des lois à quelqu’un. (V.)

a Après avoir entendu les discours d’un conjuré romain qui doit assassiner son général ce jour môme , on est bien étonné de lui entendre dire tout d’un coup , j’adore Viriate. Il n’y a que la malheureuse habitude de voir toujours des héros amoureux sur le théâtre, comme dans les romans , qui ait pu faire supporter un si étrange contraste. Si on a dit, non bene conveniunt , nec eadem in sede morantur matestas et amor, on en doit dire autant de l’amour et de la politique . l'une fait tort â l’autre: aussi ne s’intéresse-t-on ;point du tout à la passion prétendue de Perpenna pour la reine de Lusitanie. (V.) CORNEILLE. — T. II.

Des Lusitaniens l’illustre souveraine ,

Pourrait par son hymen me rendre sur les siens Ce pouvoir absolu qu’il m’ôte sur les miens.

Mais elle-même , hélas ! de ce grand nom charmée 9 S’attache au bruit heureux que fait sa renommée ; Cependant qu’insensible à ce qu’elle a d’appas Il me dérobe un cœur qu’il ne demande pas.

De son astre opposé telle est la violence ,

Qu’il me vole partout même sans qu’il y pense ,

Et que, toutes les fois qu’il m’enlève mon bien ,

Son nom fait tout pour lui sans qu’il en sache l ien.

Je sais qu’il peut aimer , et nous cacher sa flamme : Mais je veux sur ce point lui découvrir mon âme ;

Et , s’il peut me céder ce trône où je prétends , J’immolerai ma haine à mes désirs contents ;

Et je n’envierai plus le rang dont il s’empare.

S’il rn’en assure autant chez ce peuple barbare,

Qui, formé par nos soins, instruit de notre main,

Sous notre discipline est devenu romain.

AUFIDE

Lorsqu’on fait des projets d’une telle importance.

Les intérêts d’amour entrent-ils en balance ?

Et , si ces intérêts vous sont enfin si doux ,

Viriate , lui mort , n’est-elle pas à vous ?

PERPENNA

Oui ; mais de cette mort la suite m’embarrasse.

Aurai-je sa fortune aussi bien que sa place?

Ceux dont il a gagné la croyance et l'appui Prendront-ils même joie à m’obéir qu’à lui?

Et, pour venger sa trame indignement coupée, IN'arboreront-ils point l’étendard de Pompée?

AUFIDE

C’est trop craindre , et trop tard ; c’est dans votre festin Que ce soir par votre ordre on tranche son destin.

La trêve a dispersé l’armée à la campagne,

Et vous en commandez ce qui nous accompagne. L’occasion nous rit dans un si grand dessein ;

Mais tel bras n’est à nous que jusques à demain.

Si vous rompez le coup , prévenez les indices ;

Perdez Sertorius, ou perdez vos complices^

Craignez ce qu’il faut craindre : il en est parmi nous

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