‹ Théâtre de Pierre et de Thomas CorneilleChapitre 254 sur 417 · ACTE J, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE J, SCÈNE I

Contre tout mon espoir révolte ma raison;

Et de cette grandeur sur le crime fondée ,

Dont jusqu’à ce moment m’a trop flatté l’idée,

L’image tout affreuse , au point d’exécuter 1 ,

Ne trouve plus en moi de bras à lui prêter.

En vain l’ambition, qui presse mon courage,

D’un faux brillant d’honneur pare son noir ouvrage ;

En vain, pour me soumettre à ses lâches efforts,

Mon âme a secoué le joug de cent remords :

Cette âme , d’avec soi tout à coup divisée 2 ,

Reprend de ces remords la chaîne mal brisée ;

Et de Sertorius le surprenant bonheur Arrête une main prête à lui percer le cœur.

AUFIDE

Quel honteux contre temps de vertu délicate S’oppose au beau succès de l’espoir qui vous flatte ?

Et depuis quand, seigneur, la soif du premier rang Craint-elle de répandre un peu de mauvais sang ?

Avez- vous oublié cette grande maxime ,

Que la guerre civile est le règne du crime ;

Et qu’aux lieux où le crime a plein droit de régner , L’innocence timide est seule à dédaigner ?

L’honneur et la vertu sont des noms ridicules3 :

* Exécuter ne peut être employé comme un verbe neutre. (V.)

2 Divisée d’avec soi est une faute contre la langue ; on est séparé de quelque chose , mais non pas divisé de quelque chose. Cette première scène est déjà intéressante. (V.)

3 Nous avons déjà remarqué , dans la première scène de la Mort de Pompée , qu’il ne faut jamais étaler ces dogmes du crime ; que ces sentences triviales , qui enseignent la scélératesse, ressemblent trop à des lieux communs d’un rhéteur qui ne connaît pas le monde. Non-seulement de telles maximes ne doivent jamais être débitées , mais jamais personne ne les a prononcées, même én faisant un crime , ou en le conseillant. C’est manquer aux lois de l’honnêteté publique et aux règles de Part ; c’est ne pas connaître les hommes , que de proposer le crime. Voyez avec quelle adresse le scélérat Narcisse presse Néron de faire empoisonner Britannicus : il se garde bien de révolter Néron par l’étalage odieux de ces horribles lieux communs , qu’un empereur doit être empoisonneur et parricide, dès qu’il y va de son intérêt; il échauffe la colère de Néron par degrés , et le dispose petit à petit à se défaire de son frère , sans que Néron s’aperçoive même de l’adresse de Narcisse ; et si ce Narcisse avait un grand intérêt à la mort de Britannicus, la scène en serait incomparablement meilleure. Voyez encore comme Acomat, dans la tragédie de Bajazet , s’exprime , en ne conseillant qu’un simple manquement de parole à une femme ambitieuse et criminelle :

Et d’un troue si saint la moitié n’est fondée

Marius ni Carbon n’eurent point de scrupules ;

Jamais Sylla, jamais...

PERPENNA

Sylla ni Marius

N’ont jamais épargné le sang de leurs vaincus ;

Tour à tour la victoire , autour d’eux en furie ,

A poussé leur courroux jusqu’à la barbarie;

Tour à tour le carnage et les proscriptions Ont sacrifié Rome à leurs dissensions :

Mais leurs sanglants discords qui nous donnent des maîtres Ont fait des meurtriers, et n’ont point fait de traîtres; Leurs plus vastes fureurs jamais n’ont consenti Qu’aucun versât le sang de son propre parti;

Et dans l’un ni dans l’autre aucun n’a pris l’audace D’assassiner son chef pour monter en sa place.

AUFIDE

Vous y renoncez donc, et n’êtes plus jaloux 1 De suivre les drapeaux d’un chef moindre que vous?

Ah ! s’il faut obéir, ne faisons plus la guerre ;

Prenons le même joug qu’a pris toute la terre.

Pourquoi tant de périls? pourquoi tant de combats?

Si nous voulons servir, Sylla nous tend les bras.

C’est mal vivre en Romain que prendre loi d’un homme* Mais , tyran pour tyran , il vaut mieux vivre à Rome.

PERPENNA

Vois mieux ce que tu dis quand tu parles ainsi.

Du moins la liberté respire encore ici.

De notre république, à Rome anéantie ,

Que sur la foi promise , et rarement gardée.

Je m'emporte, seigneur...

Il corrige la dureté de cette maxime par ce mot si naturel et si adroit, ic m’emporte. Le reste de cette première scène est beau et bien écrit. Ou ne peut, ce me semble, y reprendre qu’une seule chose, c’est qu’on ne sait point que c’est Perpenna qui parle; le spectateur ne peut le deviner. Ce défaut vient en partie de la mauvaise habitude où nous avons toujours été d’appeler nos personnages de tragédie, seigneurs. C’est un nom que les Romains ne se donnèrent jamais. Les autres nations sont (,n cela plus sages que nous. Shakspearc et Addison appellent César, Urutus , Caton, par leurs noms propres. (V.)

1 Ce couplet du confident est beaucoup plus beau que tout ce que dit le principal personnage. Ce n’est point un défaut qu’Aufide parle bien; mais c’en est un grand que Perpenna, principal personnage, ne arle pas si bien que lui. (VJ

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