ACTE II „ SCfcNE H
SI mon bras...
v VIR1ATE.
Vous formez des craintes que j’adniire.
J’ai mis tous mes États si bien sous votre empire,
Que quand il me plaira faire choix d’un époux , Quelque projet qu’il fasse , il dépendra de vous.
Mais , pour vous mieux ôter cette frivole crainte , Choisissez-le vous-même , et parlez-moi sans feinte : Pour qui de tous ces rois êtes- vous sans soupçon 1 ?
A qui d’eux pouvez-vous confier ce grand nom ?
Je voudrais faire un choix qui pût aussi vous plaire ; Mais à ce froid accueil que je vous vois leur faire,
Il semble que pour tous sans aucun intérêt...
C’est peut-être , seigneur, qu’aucun d’eux ne me plaît, Et que de leur haut rang la pompe la plus vaine S’efface au seul aspect de la grandeur romaine.
Si donc je vous offrais pour époux un Romain...
Pourrais-je refuser un don de votre main?
J’ose après cet aveu vous faire offre d’un homme Digne d’être avoué de l’ancienne Rome.
11 en a la naissance , il en a le grand cœur ,
Il est couvert de gloire , il est plein de valeur ;
De toute votre Espagne il a gagné l’estime ,
Libéral , intrépide, affable , magnanime;
Enfin c’est Perpenna sur qui vous emportez...
J’attendais votre nom après ces qualités;
Les éloges brillants que vous daignez y joindre Ne me permettaient pas d’espérer rien de moindre : Mais certes le détour est un peu surprenant.
Vous donnez une reine à votre lieutenant!
* On soupçonne quelqu’un , on a des soupçons , on jette des soupçon* sur lui ; on n'a pas des soupçons pour quelqu’un , comme on a de l’estime, de l’amitié, de la haine pour Quelqu’un. 11 est vraisemblable que •c’est une faute ancienne des Imprimeurs . et qu’on doit lire, sur qui de tons les rois êtes-vous sans soupçon ? (V.»
Si vos Romains ainsi choisissent des maîtresses, A vos derniers tribuns il faudra des princesses *.
Madame...
VIRIA.TE.
Parlons net sur ce choix d’un époux.
Êtes-vous trop pour moi? suis-je trop peu pour vous? C’est m’offrir, et ce mot peut blesser les oreilles :
Mais un pareil amour sied bien à mes pareilles :
Et je veux bien, seigneur, qu’on sache désormais Que j’ai d’assez bons yeux pour voir ce que je fais.
Je le dis donc tout haut , afin que l’on m’entende :
Je veux bien un Romain , mais je veux qu’il commande î Et ne trouverais pas vos rois à dédaigner,
N’était qu’ils savent mieux obéir que régner.
Mais, si de leur puissance ils vous laissent l’arbitre,
Leur faiblesse du moins en conserve le titre :
Ainsi ce noble orgueil qui vous préfère à tous En préfère le moindre à tout autre qu’à vous 1 2;
Car enfin, pour remplir l’honneur de ma naissance 3,
Il me faudrait un roi de titre et de puissance * :
Mais, comme il n’en est plus, je pense m’en devoir Ou le pouvoir sans nom , ou le nom sans pouvoir,
J’adore ce grand cœur qui rend ce qu’il doit rendre Aux illustres aïeux dont on vous voit descendre4 5.
1 Cette réponse est fort belle; elle doit toujours faire un grand effet. (V.)
8 Elle veut dire préfère le moindre des rois à tout autre Romain que vous. (V.)
3 On soutient l’honneur de sa naissance , on remplit les devoirs de sa naissance, mais on ne remplit point un honneur. Encore une fois, rien n’est si rare que le mot propre. (V.)
4 On dit bien : un roi de nom; par exemple, Jacques II fut roi de nom, et Guillaume resta roi en effet ; mais on ne dit point roi de titre : on dit encore moins roi de puissance ; cela n’est pas français. Toutes ces expressions sont des barbarismes de phrase; mais le sens est fort beau , et tous les sentiments de Viriate ont de la dignité. Je pense m'en devoir ou le pouvoir sans nom, ou le nom sans pouvoir. Voilà de ces jeux de mots qu’il faut soigneusement éviter; et si on se permet cette licence , il faut du moins s’exprimer avec netteté et correctement. Se devoir le pouvoir d’un roi sans nom est un barbarisme et une construction très-vicieuse. (V.)
5 Cette expression ne paraît pas juste; on ne voit personne descendre de ses aïeux. Racine dit, dans Iphigénie :